L.VNGUILLK
Qui (itait une des plus considérables de la ville...
BISCUIT
Me destina de bonne heure...
LANGLILLK.
Au barreau.
BISCUIT
Au barreau?
LANGUILLE.
Oui.
BISCUIT
C'est étonnant.
Je vous disais donc que ma famille...
BISCUIT
Q.ui était une des plus considérables de la ville me destina de bonne heure au commerce.
LANGUILLE.
Au commerce ?
BISCUIT
Oui.
LANGUILLE.
C'est incroyable!
BISCUIT
Eh bien, monsieur, qu'arriva-t-il r
LANGUILLE.
Que je n'avais aucun goût pour la chicane.
BISCUIT
Que je ne pouvais pas souffrir les affaires.
ENSEMBLE
Et qu'au contraire...
LANGUILLE.
J'avais le goût du commerce.
BISCUIT
Et moi, la vocation du barreau. C'est étonnant ! Il chante.
Air : Trio du Pré-aiix-Clercs.
Etonnant, étonnant, étonnant, étonnant.
LANGUILLE, continuant l'air.
Incroyable, incroyable, incroyable, incroyable.
BISCUIT
Monsieur les destinées sont bizarres.
LANGUILLE.
Monsieur, vous avez dit le mot de la situation.
BISCUIT
Je ne puis vous dire, monsieur, à quel point ma propre histoire m'intéresse !
LANGUILLE.
Le récit de mes impressions personnelles m'émeut toujours profondément.
BISCUIT
Continuez, je vous en prie.
AT lioiii) Dr r.Ac 180
LANGUILLE.
Apres vous, de grâce.
KNSKMBLE, rccitatiC.
Que faire en cette alternative .-'
LANGUILLE.
Pardon.
Pardon.
LANGUILLE.
A vous.
BISCUIT
Je n'en ferai rien.
LANGUILLE.
Il tallait prendre un parti.
BISCUIT
Une grande résolution était imminente.
LANGUILLE.
Je me devais à mes concitoyens.
BISCUIT
L'humanité me re'clamait.
LANGUILLE.
Je me mariai.
se UIT.
Vous vous mariâtes?
LANGUILLE.
Oui, monsieur.
BISCUIT, chantant comme plus haut.
Etonnant, étonnant, étonnant, étonnant !
Ainsi, monsieur, vous êtes marié?
LANGUILLE, récitatif.
Ouij monsieur, je le suis.
BISCUIT
Ah ! que vous êtes heureux !
LANGUILLE.
Gomment dites-vous cela ?
BISCUIT
Je dis : (chantant.) Ah ! que vous êtes heureux !
LANGUILLE.
Mais pas tant que cela.
BISCUIT
Helas ! combien j'envie votre sort !
LANGUILLE.
Ne l'enviez pas, monsieur: depuis ce temps je n'ai pas connu le repos.
BISCUIT, chantonnant.
Etonnant !
LANGUILLE.
Le jour, la nuit^ l'été, Thiver, je passe ma vie à voyager pour fuir ma femme.
BISCUIT
Moi qui passe ma vie à voyager pour en trouver une I
Ali Ijnlll) Dr I.AC lî)l
LANGUILLK.
Comme cela se trouve !
BISCUIT
Mais non, prcciscment, cela ne se trouve pas.
LANGUILLE.
Hé quoi ! mon pauvre ami, vous voulez trouver une femme ?
BISCUIT
Moi, j'en brûle, j'en sèche.
Chantant.
Air : Refrain des Conspirateurs de la Fille de madame Anf^ot.
Oui, blonde ou brune, Il m'en faut une, 11 me la faut.
Bientôt, bientôt Digne d'estime Et légitime, Bientôt, bientôt Il me la faut.
LANGUILLE.
Que ne puis-je vous donner la mienne?
BISCUIT
Elle est donc bien disgraciée?
LANGUILLE.
Disgraciée, ma femme ! Elle est le chef-d'œuvre de la création.
Que dites-vous ?
LANGUILLE, récitatilinterrompu parles interjections de Biscuit.
Figurez-vous des yeux troussés à la chinoise, Un front aussi poli qu'une table d'ardoise, Des cheveux dont pas un ne connaît la longueur ; Puis une bouche, un nez, des oreilles, un cœurî...
BISCUIT
Assez, assez !
LANGUILLE .
Joignez à cela un caractère d'une douceur, un esprit d'une vivacité...
BISCUIT
Trop, trop !
LANGUILLE.
Vous comprenez maintenant toute l'étendue de mon malheur.
BISCUIT
Mais non, je ne puis comprendre...
LANGUILLE.
Quoi ? Ne voyez-vous pas qu'elle m'aime trop?
BISCUIT
Grand Dieu ! que me dites-vous là I LANGUILLE, chantant.
Air : Un mari malheureux. (Nadaud.)
Car si ma femme enfin Etait comme les autres.
Si j'avais le destin De tant de bons apôtres, J'aurais pour avocats
AU BOIIU DU LAC l'.Ki
Ses torts et SCS caprices ; Mais quelle femme, hélas !
Elle n'a pas de vices.
Monsieur, qu'en dites-vous.'' Qu'en dites-vous, madame ?
Ah ! plaignez un époux Adoré de sa femme !
Si son ardeur du moins Etait plus raisonnable...
Mais des plus tendres soins Sans cesse elle m'accabfe.
Sa vie est toute en moi :
Je ne suis plus mon maitre.
Je crois presque, ma foi, Que j'aimerais mieux être...
Monsieur, qu'en dites-\ous ?
Qu'en dites-vous, madame ?
Ah ! plaignez un époux Adoré de sa femme !
BISCUIT
Eh bien, je ne vous plains pas.
LANGUILLE.
Ne voyez- VOUS pas que je suis la dupe de ses charmes, l'esclave de sa vertu^ la victime de son amour? Elle ne me quitte pas plus que mon ombre. Je veux prendre un chemin de fer, je la trouve dans le tramway qui me conduit à la gare, dans le wagon où je me réfugie; je m'élance sur un bateau à vapeur, je la rencontre sur la berge, sur le pont, dans la cabine. Un jour, je me décide à monter en ballon. Je m'élève à cinq mille mètres au-dessus de mon épouse. Q.u'arrive-t-il? La machine se détraque, je prends le parachute. Je des-
194 THÉÂTRE DE PWNTAISIE
cends plus vite que je n'étais monté, et je tombe où ? Dans les bras de ma femme qui m'avait suivi avec un télescope et qui me reçoit sur son sein.
BISCUIT
Etonnant !
LANGUILLE.
Ce n'est pas tout.
Biscurr.
Mais, monsieur^ que direz-vous de moi ? J'aime toutes les femmes et je les poursuis dans les quatre ou cinq parties du monde. J'en demande une riche; elle me refuse parce que je suis pauvre. J'en demande une pauvre, elle me repousse sous prétexte que je suis riche. J'en obtiens une entin. Elle se rappelle à temps qu'elle a un petit cousin qui me la souffle. Je remonte le cours des temps. Je recherche la veuve et les deux enfants d'un capitaine de vaisseau mort en lointain pays au service de l'Etat. On publie les bans. Le capitaine ressuscite et vient réclamer ma future en prétendant qu'on a annoncé à tort son décès. Enfin je pousse jusqu'à une vieille fille ornée d'une infinité de vertus et de printemps. La joie étouffe la pauvre enfant et elle meurt la veille de ses noces.
LANGUILLE.
C'est incroyable!
BISCUIT
Ce n'est pas tout...
LANGUILLE.
Enfin, je suis au bout de mes infortunes. Je vais avoir un jour de tranquillité.
AU noni) i)i; LAC 195
Bibcuir.
1 J'cspcrc, j'cspcrc, j'cspcre qu'une nouvelle aurore...
LANGUILLH.
Figurez-vous que, ce malin, fuyant touJDurs ma femme qui m'avait suivi à Neufchàtel, à Berne, à F'ribourg, à Lausanne et ailhurs, j'arrive à Vevcy. Vous connaissez Vevey?
BISCUIT
Ahl
j LANGUILLK.
Naturellement, je vais prendre le bateau; mnis instruit par une longue et triste expérience, je marchais à tâtons pour ne pas mettre le pied sur un serpent. Devinez qui je rencontre sur le bateau? Attendez : vous croyez que c'est ma femme? Eh bien vous y êtes. C'était elle, plus belle, plus amoureuse que jamais. Une idée sublime me traverse le cerveau. Le bateau allait partir. Le dernier passager avait franchi la passerelle qui relie le navire à la terre ferme. Le capitaine donnait le signal... Je n'hésite pas. Au moment où on relève la planche, je saute du bateau sur la berge. La machine marchait; elle emporte Fesquif et mon épouse ëplorée qui agite de loin son mouchoir en me disant adieu.
BISCUIT
Incroyable ! Et moi, monsieur, savez-vous ce qui m'est ai rive aujourd'hui? Non, vous ne le savez pas. Ah! je renais à la vie. J'étais aussi à Vevey. Je venais de visiter Chillon et de manquer un mariage à Villeneuve. J'allais demander l'hospitalité aux coeurs gène-
vois et j'étais assis tristement à l'arrière du bateau quand je vois de l'autre côté une femme qui semblait aussi plongée dans de mélancoliques réflexions. Figurez-vous des yeux troussés à la chinoise.
LANGUILLE.
Mais...
BISCUIT
Un front aussi poli qu'une table d'ardoise.
LANGUILLE.
Mais c'est elle-même.
BISCUIT
Des cheveux dont...
LANGUILLE.
Mais c'est ma femme, ma propre femme. î
BISCUIT. f
J'osai m'approcher d'elle.
Air : des Deux gendarmes.
Je lui dis d'une voix émue :
« Rien n'est plus beau dans l'univers Que cette eau qui toujours remue Et que ces sapins toujou rs verts. -i
Regardez la neige éternelle ^
Qu'on ne voit pas à l'horizon. ' |
— Ah ! monsieur, me répondit-elle, %
Ah ! monsieur, vous avez raison. » *
C'est elle, c'est elle, c'est elle! • ^
BISCUIT
Un pareil aveu fait sur un bateau, en plein jour^ ea
AU nUlU) DLI LAC 197
lace de montagnes qui remontent à la plus haute antiquité me remplit de joie. Aussi faut-il que je retrouve mon inconnue.
LANGUILLE.
Vous l'avez donc perdue ?
BISCUIT
Hélas! oui, comme une ombre ; mais je la retrouverai.
LANGUILLE.
M'ayant perdu, elle se sera arrêtée en route^ et moi je suis venu droit à Genève par le bateau suivant.
BISCUIT
Je l'attendrai, je l'attendrai !
LANGUILLE.
Vous l'aimez donc bien ?
BISCUIT
Si je l'aime!
LANGUILLE.
Eh bien, prenez-la.
Vous me la donnez ?
LANGUILLE.
Oui, puisqu'elle est ma femme.
BISCUIT
Mais je ne peux pas l'épouser.
LANGUILLE.
Pourquoi r
BISCUIT
Préciséaient parce qu'elle est votre femme.
LANGUILLE.
Ah ! c'est vrai; je n'y pensais plus. Ainsi^ il n'y taut plus penser, hélas !
BISCUIT
Il y aurait bien un moyen.
LANGUILLE.
Lequel ?
BISCUIT
Je n'ose.
LANGUILLE .
Ah ! oui, le divorce. Mais je suis marié en France. Elle aussi.
Il yen aurait bien un autre.
LANGUILLE.
Lequel ?
BISCUIT
Je n'ose.
LANGUILLE.
Parlez.
BISCUIT
C'est qu'elle soit veuve.
LANGUILLE.
C'est juste; voilà une idée; mais comment la rendre veuve?
Ai: DOIU) DC F.AC 199
BISCUIT
Je n'ose.
LANGUlI.Li:.
Elle ne peut être veuve tant que je vivrai.
BISCUIT
Oui ; mais après... Je n"ose...
LANGUILLF-:, s'éloignant de Biscuit.
Oh ! maisj oh î mais!
ENSEMBLE
LANGUILI.E. BISCUIT.
O péril CN-trémel O délire extrême!
A ce point il l'aime A ce point je l'aime
Que d'un grand malheur Que d'un grand malheur Il pourrait devenir l'auteur. Je pourrais devenir lauteur.
LE GARÇON, dans la coulisse à gauche.
Voilà, monsieur.'. . c'est-à-dire madame, la plus belle chambre de l'hôtel, la vue du lac.
MADAME LANGUILLE, très-fort dans la coulisse. L'avez-vous vu? L'avez-vous vu ?
LE GARÇON
Le lac ?