‹ Théâtre de fantaisieChapitre 4 sur 51 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

HENRI

Il entre par la gauche et dit au fond à la cantonade :

Faites attendre. (ll pose sonchapeau sur le bureau et ouvre un journal. Lisant.) Salicylate ; salicylate; ils commencent à m'ennuyer avec leur salicylate. (Regardant ses fioles.) Belladone, noix vomique, aconit, ciguë, arsenic, à la bonne heure I Voilà des poisons estimables ! (Apercevant Alfred à la porte du fond.) Alfred !

ALFRED, avec emphase.

Oui, c'est AgamemnonAlfred-AthanaseArcham.baud, docteur de la Faculté de Paris, ex-interne à la Pitié, candidat perpétuel à la chaire d'anatomie comparée, chevalier de la Légion d'honneur, accablé d'une foule d'ordres étrangers, qui viens te faire une visite à toi, le révolutionnaire, l'utopiste, l'iconoclaste...

HENRI

Dis tout : rhomœopathe !

ALFRED

L'home... l'homé..., c'est toi qui l'as nommé; (D'un ton naturel.) Je passais devant ta porte et je suis monte chez toi, ne me souvenant que de notre vieille amitié.

HENRI

Et tu as bien fait. Nous pouvons être divisés par les opinions, nous le ne serons jamais par le cœur.

ALFRED, ôtant son chapeau.

A la bonne heure! On fait donc antichambre chez toi ?

HENRI

Comme chez vous.

ALFRED

Pendant que Monsieur lit son journal ?

HENRI

Tu as force la consigne pour entrer ?

ALFRED

Nous sommes dans le secret des dieux. Et cependant, il me semble que je respire ici un air de sarcasme et d'irréligion.

HENRI

Non, c'est l'atmosphère de l'affection et de la confraternité. Assieds-toi là, comme on dit, et causons.

SIMIIJA CONTRARIIS 17

ALFRED

M'asseoir, oui: causer, je le veux bien; mais., mais... mais...

Mais... pas un mot de médecine !

ALFRED

Cest celai je te préviens qu'à la première syllabe malsonnante, je me couvre et je me lève.

HENRI

C'est convenu.

ALFRED

Quid novi ?

HENRI

Nihil, niente, nothing; en français, pas grand' chose.

ALFRED

Comment va ta femme ?

HENRI

Pas mal, et la tienne?

ALFRED

Très-bien ! La femme d'un médecin..., tu comprends...

HENRI

Prends garde, tu fais de la propagande.

ALFRED

Bon, parlons d'autre chose.

HENRI, cherchant un sujet de conversation. Soit. — Tu vas bien... ?

ALFRED, même jeu.

Pas mal... et toi ?

HENRI

Comme tu vois. J^ai bien eu, ces jours-ci, un malaise qui pouvait devenir grave; mais grâce à...

ALFRED, se levant.

Silence I ou je me couvre.

HENRI

C'est juste, je m'arrête.

ALFRED, se rasseyant, après un silence.

Alors... tu vas bien ?

HENRI

Mais oui, s'il ne m'est pas défendu de m'exprimer ainsi.

ALFRED, après un silence.

Maintenant que nous nous sommes dit tout ce que nous avions à nous dire...

Il se lève.

HENRI

Tu veux déjà me quitter?

ALFRED

J'ai un tas de malades qui m'attendent.

HENRI

Oh î pas tant que cela. Veux-tu accepter un cigare?

SIMILIA CONTRARIIS 19

ALFRKD.

Merci ! Je ne fume pas, ou plutôt je ne fume plus. J'ai acquis la conviction que la moitié des hommes s'empoisonnent par la nicotine, et je défends le tabac à tous mes clients qui ne s'en trouvent pas plus mal.

HENRI

Toujours de la propagande !

ALFRED

Allons ! je me sauve.

HENRI

Bah î tu n'es pas si pressé.

ALFRED

Mais si, mais si; la grippe donne énormément.

HENRI

La grippe ? qu'est ce-que c'est que cela ?

ALFRED

Tu ne sais pas ce que c'est que la grippe ! La grippe, c"'est... Mafoijje pourrais bien la définir scientifiquement, mais pas avec toi... Enfin, c'est la grippe.

HENRI

Ah ! je sais ce que tu veux dire; c'est cette petite affaire qui vient à la gorge.

ALFRED

Pre'cisément, elle sévit de toutes parts.

Et vous traitez ces affections-là ?

ALFRED

Parfaitement : et vous ne les traitez pas, vous autres ?

HENRI

Non, nous les guérissons.

ALFRED, se levant.

Aïe! tu marches sur ma frontière.

HENRI, le retenant.

C'est vrai, n'en parlons plus. Rassieds-toi donc. Ce cher Alfred !

ALFRED; se rasseyant.

Ce bon Henri !

HENRI, après un silence.

Il y a bien longtemps que nous nous connaissons, hein ?

ALFRED

Qui aurait pu dire, il y a vingt ans, que nous suivrions dans la même carrière deux routes si opposées ?

HENRI

C'est vrai; l'un tourne à droite, et l'autre à gauche.

ALFRED

C'est-à-dire que Tun tourne à gauche et que l'autre reste à droite.

Comme tu voudras.

ALFRED

Tu étais pourtant un esprit sage, droit,, réfléchi.

SIMILIA CONTHAIUIS 21

HENUF.

Tu avais des idées hardies, et même un peu aventureuses.

ALFRED

Comme tout change !

HENRI

Tous les sept ans, dit-on.

ALFRED

Plus je te regarde, et moins je te comprends.

HENRI

Plus je me souviens, et plus je reste confondu î

ALFRED

Henri attelé aux rêves creux de l'homœopathie.

HENRI

Alfred enfoncé dans l'ornière de la Faculté.

ALFRED

Avec ta rectitude de jugement !

Avec ta brillante imagination !

ALFRED

Tu aurais maintenant un hôpital, une chaire, des consultations.

HENRI

Tu aurais une école, un parti, des fanatiques !

ALFRED

Entre nous, comment as-tu pu donner dans de pareilles extravagances ?

HENRI

Sincèrement, laisse-moi te demander comment tuas pu te soumettre à un tel esclavage ?

ALFRED

Ne touchons pas à l'arche.

HENRI

Respecte donc mon idole.

ALFRED

Ainsi, des globules ?

HENRI

Ainsi^ des saignées ?

ALFRED

Un demi-millionième de gramme dissous dans dix mille litres d'eau !

De la rhubarbe, de l'huile de ricin, des vésicatoires, des cautères ?

ALFRED

Tu m'attaques, je vais riposter.

HENRI

Tu as commencé, je te réponds.

ALFRED

Et tu as réellement des malades ?

HENRI

Sans doute, mais moins que vous autres.

ALFRED

Ah ! à la bonne heure !

SIMILIA CONTRAIUIS 23

HENRI

Parce que nous les guérissons plus vite.

ALFRED

Il y a pourtant dans ce monde tant de gens crédules.

HENRI

Il y a encore plus d'encroûtés.

ALFRED

Ainsi tu nous prends pour des mulets, des oies, des crétins !

Pas plus que tu ne nous prends pour des ânes, des dindons et des charlatans.

ALFRED

Voyons, entre quatre-z-yeux, tu peux bien me le dire, je n'irai pas le répéter : tu croisa tes infiniment petits, petits, petits ?

HENRI

Voyons, la main sur la conscience, crois-tu à tes infiniment grands, grands, grands ?

ALFRED

Allons! je vois que nous ne nous entendrons jamais.

HENRI

Tu me parles en hébreu, je te réponds en chinois.

ALFRED, se levant.

Ecoute, et ne crois pas que je veuille plaisanter. Tu sais, mon cher camarade, que nous avons été liés

comme deux frères. Je te souhaite du fond du cœur toutes les prospérités; mais (ne va pas rire), si jamais tu tombais malade, et qu'il te vînt des doutes sur ta doctrine médicale (cela s'est vu), pas de respect humain ! Viens me trouver, je serai là tout dévoué et tout prêt à te servir selon la formule.

HENRI

Merci. Je te crois et je te réponds sérieusement. Si jamais (ce qu'à Dieu ne plaise !) il te survenait une de ces maladies auxquelles la Faculté ne connaît pas grand'chose (il y en a), un cas improbable, un cas désespéré, pas de préjugés ! appelle-moi et je te guérirai.

ALFRED

Adieu et bonne santé.

HENRI

Au revoir et porte-toi bien.

Alfred sort par le fond.

HENRI, à la cantonade.

Faites entrer !... Ah!... il n'y a personne.

Il sort par la gauche.

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