SCÈNE III
ALFRED^ entrant par le fond.
Dans mes bras !
HENRij entrant par la gauche.
Dansles miens!
ALFRED
Mon bienfaiteur!
HENRI
Mon sauveur !
ALFRED
Tu m'as rendu ma femme, ma vie, mon tre'sor!
HENRI
Je te dois tout ce qui me rattache à la terre.
SIMIMA COXTUAIllIS 29
ALFRED
Comment pourrai-je m acquitter?
HENRI
Et moi donc ?
Ce n'est pas avec e l'argent.
HENRI
Tout l'or du monde n'y suffirait pas.
ALFRED
Ce n'est pas avec un million.
HENRI
D'ailleurs^ je t'en devrais autant.
ALFRED
Partant...?
HENRI
Quittes.
ALFRED
Ainsi, ta femme va tout à fait bien ?
HENRI
Guérie, mon ami I Plus une trace, pas de convalescence. Elle n'est pas malade. Elle ne l'a pas été. Et la tienne ?
ALFRED
J'en suis à me demander si je n'ai pas e'te' dupe d'une hallucination quand je l'ai crue en danger.
HENRI
Comment t'y es-tu pris pour tirer Horiense de ce mauvais pas ?
ALFRED
Comment as-tu ressuscité Amélie au dernier moment?
HENRI
Un globule.
Une saignée.
C'est admirable I C'est inouï I
HENRI
Ainsi tu crois qu'un petit coup d'acier dans une veine... ?
ALFRED
Tu crois qu'un dix-millionnième de gramme... ?
HENRI
Sais-tu que de pareils miracles sont bien faits pour porter à la réflexion !
ALFRED
Je n'ai pas encore bien ma tête à moi, et je me demande si, en définitive,, vous n'auriez pas raison contre nous.
ALFRED
HENRI
ALFRED
SIM [LIA CONTRARIIS 31
C'est précisément la question que je me pose à moimême.
ALFRED
Je commence à m'expliquer ta théorie.
HENRI
Ouij une petite saignée déplace la masse du sang, amène une diversion.
ALFRED
Un globule produit exactement le même effet, sans gène, sans douleur, sans effusion de sang.
HENRI
Mais je suis bien forcé de convenir que la lancette vaut mieux puisque tu as sauvé ma femme.
ALFRED
Mais puisque tu as sauvé la mienne dont je désespérais, le globule est supérieur.
HENRI
Je crois que l'expérience des siècles vaut mieux que la rêverie d'un illuminé.
ALFRED
Je crois que Tidée moderne doit s'élever sur les ruines de la vieille pratique.
HENRI
Je te dis que je t'avoue mon vainqueur.
Je te dis que je me rends à ton système.
HENRI
Et que je rentre dans le giron de la Faculté.
ALFRED
Et que je brise les entraves de l'école.
HENRI
Et que je deviens ton collègue.
ALFRED
Et que je me faishomœ ah bah ! opathe I
HENRI
Des globules ?
ALFRED
Des saigne'es ?
HENRI
Le dix-millionième de gramme dissous dans dix mille litres d'eau ?
ALFRED
La rhubarbe, l'huile de ricin, les vésicatoires, les cautères?
HENRI
Oui, je brise mes autels I
Je brûle mes dieux !
HENRI
Dans mes bras !
ALFRED
Dans les rniens 1 mon bienfaiteur !
SIMir.IA CONTIIAUIIS 33
HENRI
Mon sauveur !
ALFRED, regardant sa montre sans lâcher prise. Trois heures et demie ! Adieu, j'ai un client qui m'attend.
HENRF, mC-mejeu.
Moi au:si, j'oubliais l'heure. Va chez ton malade, ami, et sauve-le. Quelle maladie a-t-il ?
ALFRED
Quelle maladie? Ma foi, je n'en sais trop rien... •Une maladie qui... que... jenecomprends pasbien, une maladie qui a quelque rapport avec celle que vient d'avoir ma femme. — Et le tien ?
HENRI
C'est assez singulier : j'ai aussi à traiter une affection qui ressemble à celle que tu viens de guérir chez Hortense.
ALFRED
Et comment vas-tu la traiter ?
Je voudrais bien le savoir, et toi ?
ALFRED
Je serais bien embarrasse de te le dire. En résume, je ne sais faire qu'une chose.
HENRI
Je suis bien près de t'en offrir autant.
ALFRED
Je ne connais que la route de mon moulin.
HENRI
Baste ! On guérit avec tous les systèmes.
ALFRED
Je ne vais pas me faire écolier à mon âge.
HENRI
Je ne peux pas dire que j'ai été toute ma vie un imbécile.
ALFRED
J'aime mieux avoir tort avec les grands esprits que raison avec les... autres.
HENRI
Plutôt pscher par audace que par timidité.
ALFRED
Et tu restes ?
Homœopathe effréné.
ALFRED
Et moij Gros-Jean, comme devant.
HENRI
Et tu fais bien.
ALFRED
D'ailleurs, j'y pense, si tu as guéri ma femme, j'ai guéri la tienne.
SIMILIA CONTllARIIS 35
HENRI
Et moi I Je t'ai rendu ton Amélie,, si tu as sauvé mon Hortensc.
ALFRED
Parfaitement juste 1
HENRI
Dis donc : ton client a la maladie de ta femme ?
ALFRED
Et le tieUj celle de la tienne ?
HENRI
Si nous troquions nos malades?
ALFRED
C'est une idée...; mais elle est mauvaise.
Pourquoi ?
ALFRED
La confiance ne se commande pas. La médecine est une religion; c'est la foi qui sauve.
HENRI
Etmieux vaut mourir avec elle, que guérir sans elle.
ALFRED
Parfaitement.
HENRI
Tu dois avoir raison.
ALFRED
Adieu, mon ami, mon sauveur !
HENRI
AdieUj mon maître ! Attends-moi ; de quel côte vastu ?
ALFRED
Je prends à droite.
HENRI
Moi je tourne à gauche, nous allons faire route ensemble.
Fausse sortie.
ENSEMBLE^ sur le devant de la scène.
Mais si jamais tu tombais malade !
ALFRED
Je t'appelle immédiatement.
HENRI
Je te somme de me guérir.
ALFRED
C'est convenu ?
HENRI
Touche là I
ENSEMBLE
Et maintenant, à nos malades I
Ils sortent par le fond.