SCÈNE PREMIÈRE GERVAIS, AMÉLIE
Ils entrent par la droite.
GERVAIS
C'est un enfer que cette maison !
AMÉLIE
Je le crois bien, elle est habitée par le diable.
GERVAIS
Le diable est des deux sexes.
AMÉLIE
Le diable fort et le diable faible.
GERVAIS
Moi qui suis boa comme le pain.
AMÉLIE
Le pain du siège. Aujourd'hui, comme souvent vous avez trop copieusement déjeune !
GERVAIS
Des côtelettes brûlées et du poisson saignant.
Et le vin de Xérès... échauffant.
GERVAIS
C'est vous qui m'échauffez la bile. Et dire que j'ai adoré cette femme !
AMÉLIE
Oui, on sait bien ce que ce que vous adoriez en elle.
GERVAIS
Jamais le besoin du divorce ne s'est fait plus vivement sentir.
AMÉLIE
On peut se séparer.
GERVAIS
A l'amiable ?
AMÉLIE
A l'amiable, joli mot... amiable !
GERVAIS
C'est poury mettre des formes, car vous mériteriez... Je VOUS demande un peu s'il est permis de commettre de pareilles incartades, de publier à mon insu, dans le J^/^aro, cette annonce: (il lit.) « Une dame dugrand monde... » (Parlé.) Du grand monde, une petite bourgeoise.
AMÉLIE
Les femmes sont ce qu'on les fait.
GERVAIS, reprenant sa lecture.
tt Une dame du grand monde qui a trois heures à perdre par jour (de une à quatre heures), désirerait trouver une dame de compagnie bicnclevceet instruite, qui pût la distraire par une conversation enjouée, et faire sa partie de bésigue ou d'écarté. » Q.u'en ditesvous ?
AMÉLIE
Je ne me suis pas nommée.
GERVAIS
Mais vous avez ajouté . « S'adresser, rue Neuve des Mathurins, 28, au premier. « Or, tout Paris sait que je demeure, au premier, 28, rue Neuvedes Mathurins.
AMÉLIE
Cela vous apprendra, monsieur à sortir tous les jours après votre déjeuner, à courir je ne sais où jusqu'à l'heure du dîner. Scène le matin, scène le soir, avec un entr'acte de trois heures pendant lequel je ne sais que devenir, car tout le monde sait aussi que les visites ne se font qu'après quatre heures.
GERVAIS
Et c'est pour cela qu'il vous faut une dame...
AMÉLIE
De compagnie. Oui, monsieur j'ai besoin de causer et de faire une partie de cartes.
GERVAIS
Le jeu, c'est-à-dire le vice.
C'est bien à vous d'en parler.
GERVAIS
Tout le monde me donne raison.
AMÉLIE
Toutes les fenimes vous donnent tort.
GERVAIS
Cela commence à faire du bruit dans Paris.
AMÉLIE
Vous allez dire partout que je suis une folle, que je n'ai ni ordre, ni économie.
GERVAIS
Et pour en revenir à votre annonce, vous croyez que vous trouverez une personne dans les conditions voulues ?
AMÉLIE
Elle est toute trouvée, elle est ici.
GERVAIS
Chez moi !
AMÉLIE
Chez nous.
GERVAIS
C'est encore une dépensede mille ëcus dont vous allez grever mon budget.
Elle est entrée à des conditions beaucoup plus douces.
GERVAIS
Et nous aurons ainsi ù domicile un témoin de nos discordes ^
AMÉLIE
Oh! des témoins, qui m'en donnera, des témoins?
GERVAIS
Des juges I je reclame des juges I
AMÉLIE
Vous savez bien que j'ai fait, en vous épousant, un mariage d'inclination ?
GERVAIS
Grand merci I II y a prescription.
AMÉLIE
Vous aviez ce que vous appeliez l'amour; mais votre amour n'ignorait pas que j'étais plus riche que vous... et que lui.
GERVAIS
Cette insolence mériterait un châtiment.
AMÉLIE
Ouij essayez !
GERVAIS
Si je n'étais pas un homme si bien élevé...
AMÉLIE, criant.
C'est odieux, c'est scandaleux, c'est monstrueux, c'est..