SCE\E IV
Les Mêmes, LE COMTE DE LA MARCHE.
LE CHEVALIER
Vous arrivez à point, j'en suis aise; venez, comte, venez.
(M. de La Marche vient à Edmée.et, en la saluant, lui baise la main. Bernard brise
une chaUe avec fureur.) Eh bien! qu'est-ce que tu fais donc, toi, l'ouragan ? Il faut toujours que ce garçon casse quelque chose ou quelqu'un! Monsieur de La Marche, vous nous trouvez au début d'une conversation qui vous intéresse aussi.
H. DELA MARCH E
Ah! monsieur!... Est-ce enfin le terme des délais...
LE CHEVALIER
Apportés à votre mariage par la volonté de ma fille.
BEI1XARD, l'interrompant.
Pardon, mon oncle, mais vous parlez du mariage de ma cousine, et ça ne me regarde pas, moi. J'aimerais mieux m'en aller.
LE CHEVALIER
Ah ça, est-ce que tu es fou? Quand je te dis qu'il s'agit de toi et de tes affaires ?
BERNARD
Mes affaires ne m'intéressent pas non plus. Est-ce que j'ai des affaires, moi ? Vous avez assez fait en vous chargeant de m'éduquer et de me nourrir...
Te tairas-tu? morbleu!
EDMÉE , a Bernard.
Vous l'irritez ! vous lui faites du mal !
LE CHEVALIER
Non ! Il me fait du bien, au contraire. Je suis de ces gens nerveux qui ont besoin de se fâcher de temps en temps; tu ne m'en as jamais donné l'occasion, toi... et je ne peux pas t'en faire un reproche!... Mais lui, il me rajeunit avec ses bourrasques! J'étais comme ça à son âge!... Je suis resté un peu fougueux, à ce qu'on dit! Eh bien, qu'il ne soit meilleur ni pire que moi , et il ne sera pas encore trop haïssable, (a.
Bernard, lui prenant le bras.) M'écOUtCS-tU, Capitaine tempête? BERNARD . lui baisant la main avec feu.
Oui, mon oncle ! mais... puisque c'est de moi que vous allez parler, je demande en quoi cela peut intéresser monsieur.
M. DE LA MARCHE, avec une bienveillance un peu ironique.
Comment donc, cher monsieur Bernard! vous doutez de l'intérêt que je vous porte?
EDMEE , interrompant Bernard, qui veut répondre.
Laisserez-vous enfin parler mon père ?
LE CHEVALIER
C'est Ça! gronde-le, toi. (a m. de La Marche naïvement.) Elle
seule a de l'empire sur lui. J'ai donc à vous dire... (s-asseyantà gauche sur le banc.) Oui , il est temps de le dire sans sourciller, que la race des Mauprat Coupe-Jarret est éteinte.
BEItXARD, bondissant.
Que dites-vous là, mon oncle? suis-je mort?
LE CHEVALIER
Ton père ne fut jamais de leur bande, et toi...
BERNARD
Eh bien. moi. puisque vous parlez de ces choses-là devant
le lieutenant général, il est temps de dire sans sourciller.
vu elle!, que j'ai fait aussi, moi. le métier de franc-seigneur.
M. DE LA MARCHE , assis de l'autre côté de la table.
Chut, monsieur Bernard ! On ne vous demande pas cela !
BERNARD
Mais il me plaît de vous le dire.
LE CHEVALIER, avec autorité.
Tu ne sais ce que tu dis. Tu as vécu parmi eux, sans avoir la notion des lois qui régissent maintenant les États. Ils t'avaient élevé comme un ancien hobereau. Tu croyais vivre au temps jadis : avoir les mêmes droits... Eh ! mon Dieu, vous vous trompiez d'époque, voilà tout. Et nous tous, monsieur de La Marche, n'avons-nous point parmi nos ancêtres, de haut? barons dont les conquêtes nous paraîtraient fort illégales aujourd'hui ? C'est à nous de mettre autant d'honneur et de vertus dans notre vie, que ces malheureux Mauprat avaient mis d'abaissement et de vices dans la leur... Or, mes enfants,* mes amis, bien que vous m'ayez vu malade et accablé d'abord par ces événements, j'ai réfléchi dans ma douleur; j'ai prié Dieu, et j'ai relevé la tête. Je me suis dit que cette catastrophe nous imposait de nouveaux devoirs et je les ai remplis... J'ai payé les dettes de tous les Mauprat, et j'ai racheté leur fief mis aux enchères par les créanciers.
M. DE LA MARCHE, regardant Bernard.
Ah! vous avez racheté...
LE CHEVALIER
Oui, monsieur; cela retire plusieurs milliers de louis de la dot de ma fille, mais elle est de mon avis, et dit que l'honneur
Vaut bien Ça! •(il présente des papiers à Bernard.) H. DE LA MA RCHE.
Certes! et celui qui s'occuperait de ce qu'elle apporte
* Bernard, obéissant à un signe d'Edmée, vient s'asseoir à côté du Chevalier. Edmée est debout derrière le banc appuyée sur l'épaule de son père.
en mariage ne serait pas seulement lâche, il serait aveugle.
BERRXARD, qui a haussé les épaules en écoutant le compliment de M. de La Marche.
Qu'est-ce que c'est donc que ce grimoire-là, mon oncle ?
LE CHEVALIER
Ce sont les titres de propriété de la Roche-Maupràt que mon procureur vient de m'apporter, et qui te constituent seigneur de ce domaine.
BERNARD
Moi? Vous me donnez ça? vous vous moquez! Non, non, mes pieds ne repasseront jamais ce seuil maudit.
LE CHEVALIER
Le château est détruit, mais la ferme est debout , et redeviendra par nos soins une belle et bonne propriété où tu iras de temps en temps dire d'honnêtes paroles et donner de bons exemples. C'est ton devoir, mon enfant; il faut faire refleurir l'honneur, là où le mal avait semé la peste. Nous irons ensemble, et tu me suivras, toi, jeune homme, là où, moi vieillard, je porterai une âme ferme et un front tranquille.
BERNARD
Ah! mon oncle! vous êtes un homme, vous! Soyez béni pour le payement des dettes! Mais quant au patrimoine, je refuse ! je n'en ai pas besoin ! A un être comme moi, il ne faut qu'un fusil au bras, un carnier au flanc, un chien de chasse derrière les talons!... Oui, oui, une arme et la liberté!... (u se lève.) Je ne serai jamais qu'un gentillhomme illettré, et vos leçons, M. Aubert. tombent comme le grain sur la roche! Épargnez-vous une peine inutile: quant à vous, Edmée, jamais je ne consentirai à faire brèche à votre fortune !
EDMÉE
Bernard !...
MAl'PRAT. 2j9
BERNARD, avec amertume.
Oh! ma cousine! je sais bien que vous feriez tous les sacrifices pour vous dispenser...
E D M E E , fièrement, mais tremblant.
Pour me dispenser de quoi, s'il vous plaît, Bernard?
BERNARD
De tenir certaine promesse que vous m'avez faite le jour de notre première entrevue.
LE CHEVALIER, étonné, se levant.
Quelle promesse lui as-tu donc faite, Edmée?
BE RNARD , regardant Aubert, qui lui serre le bras avec anxiété.
Jl lève les épaules et sourit.
Elle m'a promis de me regarder toujours comme son frère et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et croyezvous que cela se prouve avec de l'argent ?
EDMÉE, lui tendant la main.
Vous êtes un noble cœur, Bernard, et je tiendrai mes promesses.
BERNARD, au Chevalier.
Mon oncle, pardonnez-moi, ne me prenez pas pour un ingrat... je...
LE CHEVALIER
Tu acceptes?
BERNARD, vaincu par le regard d'Edmée.
Oui, mon oncle.
LE CHEVALIER
A la bonne heure donc, viens m'embrasser et rentrons. Le froid commence à se faire sentir... Et mes douleurs aussi... Venez, monsieur Aubert, je veux consulter monsieur do La Marche sur certaines formalités... (bas, montrant Bernard) relatives
à la Situation de Ce garÇOn-là. (il sort avec Aubert, qui lui donne le
M. DE LA M AI! cil E.
Aurai-je l'honneur d'offrir mon bras à mademoiselle Edmée?
BERNARD , menaçant.
ExCUSeZ, je VOUS avais devancé, (il prend U bras d'Edmée sous le sien.)
M. DE LA MARCHE
Je ne crois pas !
BERNARD
J'en ai menti, peut-être?
EDMEE, effrayée, quittant le bras de Bernard.
Je vous rejoins, messieurs: j'ai quelques ordres à donner ici : vous permettez ?
M. DE LA MARCHE , montrant la porte à Bernard, qui fait mine de rester, et le saluant avec un air de cérémonie railleuse.
En ce cas. monsieur Bernard...
BERNARD, sèchement.
Je n'en ferai rien.
M. DE LA MARCHE , avec ironie.
Ni moi non plus.
BERNARD
Je serai, mordieu! plus têtu que vous; vous sortirez avant moi.
M. D E LA MARC II E
Vraiment, je suis confus de tant de courtoisie. Mademoiselle de Mauprat, je vous fais compliment de monsieur Bernard; savez-vous qu'il devient d'une politesse... effrayante?
E DM ÉE . riant avec effort.
Il est toujours taquin, c'est sa manière d'être! A propos, j'ai quelque chose à lui dire; vous permettez, monsieur le comte ? c'est un détail d'intérieur.
M. DE LA MARCHE
Ali! cela, c'est différent, comment donc ! chère Edmée! (u
s'incline et sort.)