‹ Théâtre de George SandChapitre 104 sur 142 · M. AUBERT, EDMÉE, MARCASSE, LE CHEVALIER, BERNARD · texte numérisé non relu

M. AUBERT, EDMÉE, MARCASSE, LE CHEVALIER, BERNARD

(Bernard, vêtu à la mode des philosophes amateurs de l'époque. Les cbeveus sans poudre, une tenue sévère, un peu puritaine , mais on sent la coquetterie de la jeunesse et le goût du luxe cachés sous cette affectation.)

LE CHEVALIER, qui donne le bras à Bernard.

Tiens, asseyons-nous ici... je me sens fatigué... et tu me fais égosiller! Tu m'irrites, l'éducation t'a rendu pire que tu n'étais.

BERNARD

Pourquoi m'avoir arraché à ma vie sauvage? mes instincts vous froissaient, et, à présent, ce sont mes idées... Ah! vous êtes assez vengé... vous n'êtes pas le seul ici qui soit irrité et malheureux !

LE CHEVALIER

Qu'est-ce à dire?

EDMEE, qui a parlé avec Marcasse , au fond.

Marcasse, venez saluer mon père. Il a toujours du plaisir à vous voir.

LE CHEVALIER, assis, levant son chapeau et souriant.

Don Marcasse? mais certainement! un honnête homme, un vieux ami de ma maison !

MARCASSE, en regardant Edmée.

Reconnaissant !

LE CHEVALIER, à Marcasse.

Ah ça! mon ami, il va un temps infini qu'on ne vous a vu ! vous voyagez toujours ?

Limousin. Poitou. Bourbonnais;., champ par champ, grenier par grenier, meule par meule, il faut du temps !

LE CHEVALIER

C'est un métier de Juif errant que tu fais là '?

M AR CASSE

Marcher, voyager, c'est bon ! mais le métier, fort sot ! Beaucoup de danger et point d'honneur... autrefois... (use

redresse.) Bon Soldat ! si je Croyais... (a Aubert qui est près de lui.)

La guerre, belle chose, monsieur!... le marquis de La

Fayette...

BERNARD, riant.

Ah! pour le coup, mon oncle... voilà le judicieux Marcasse, à qui je ne le fais pas dire, et qui défend la cause de l'indépendance.

Tu vas recommencer, toi? tu es d'une obstination endiablée! le beau philosophe, ma foi! l'esprit fort! à son âge! Tenez! l'orgueil est au fond de toutes vos idées nouvelles... (s-animant. ) Vous brisez sans respect avec le passe! vos pères. vos aînés, vos guides naturels, ne sont plus que des radoteurs, et vous prétendez leur passer sur le corps, quand vous auriez encore besoin de lisières et de bourrelet !

BERNARD

Oh! mon oncle! nous savons que vous haïssez les philosophes et que vous tiendriez tète à Rousseau et à Voltaire en pers .une !

LE CHEVALIER

Eh bien! pourquoi pas? Monsieur de Voltaire est un homme d'esprit qui saurait discuter. Quant à votre monsieur Rousseau de Genève, c'est un fou ! Ne voilà-t-il pas que tous les morveux de ce temps-ci se posent en miles!

BERNARD, aigre.

Ah ! c'est pour moi, cela!

LE CHEVALIER

Eli bien ! quand ça serait pour toi ?

BERNARD

J'en serais flatté !

LE CHEVALIER

Il n'y a pas de quoi !

EDMÉE, bas à Bernard.

Allons. Bernard ! taisez-vous donc.

Pourquoi me taire? Déserterai-je le culte de la philosophie;? Mentirai-je à mes principes, à ma conscience ? Renierai-je l'éducation que j'ai su acquérir, et les trésors où j'ai puisé la lumière de l'esprit? Me làisserai-je imposer les sots préjugés que mon siècle repousse? Non! je suis, je veux être l'homme de mon temps, et je combattrai l'absurde, fût-ce contre mon propre père ! Une erreur est toujours une erreur, et c'est un pauvre argument que celui-ci : j'ai raison, parce que j'ai dès

CheveUX blanCS ! (Le chevalier frappe avec bruit sa tabatière et parait hors de lui.)

M. AUBERT, au chevalier.

Pardonnez-lui! il ne fait que de commencer à raisonner...

BERNARD

Permettez, monsieur Aubert. j'ai coutume de prendre mes leçons, à mes heures, avec une déférence et une attention dont je ne pense pas que vous ayez désormais à vous plaindre.

M. AUBERT

Loin de là, je reconnais...

BERNARD, avec hauteur.

Eh bien, reconnaissez aussi qu'en dehors de ces heures-là je

m'appartiens, et que ma vie ne saurait être une leçon perpétuelle, (m. Aubert fiit une inclination froide et se détourne. Allons ! ne

puis-je me défendre sans blesser votre susceptibilité ?

M A RC A S SE , s'échappant malgré lui.

Susceptible, lui'?... non!

BERNARD, regardant Marcasse par-dessus son épaole.

Hein ? Qu'est-ce qu'il fait donc là, l'homme aux belettes"?

LE CHEVALIER

Il est de ma compagnie, apparemment, (interrompant Bernard qui veut répondre.) Taisez-vous ! j'ai assez de vos sottises!

BERNARD , à Edmée qui parait brisée.

Vous aussi, certainement, vous me donnez tort?

EDMÉE

On a toujours tort quand on blesse ceux qu'on aime !

LE CHEVALIER, se levant.

Ah! il ne comprend pas cela, lui ! la tendresse, le respect filial !... fi donc! c'est passé de mode! (a Edmée.) Ces discussions éternelles me fatiguent, (a Bernard, qui veut répondre.) Tenez, voilà un paysan qui vient vous parler. Ah! ne donnons pas le spectacle de nos querelles !

MARCASSE, à part, regardant Bernard.

Hélas! oui. bien changé!

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