L E C II E V A L 1ER
Mais comment?
M. DE LA MARCHE
Comme j'ai craint que vos prières n'eussent pas suffi pour le décider, j'ai songé à vaincre sa résistance, (a patience qui rentre.) Eh bien la réponse à ma lettre?
PATIENCE
La personne vous l'apporte elle-même.
M. DE LA MARCHE, au Chevalier.
11 n'y a pas de temps à perdre... qu'il consente à fuir au plus tôt, je m'éloigne pour en faciliter les moyens.
LE CHEVALIER
Mais qui donc le décidera? (m. de La Marche lui montre Edmée qui parait en ce moment. U salue et sort.)
Les Mêmes, moins M. DE LA MARCHE. EDMÉE. ALBERT.
LE chevalier.
Ma fille !
BERNARD , au fond.
Edmée !
LE CHEVALIER
Imprudente!
M. ALBERT
Je n'ai pu m'opposer à son dessein.
EDMÉE, à son père.
Il faut sauver Bernard à tout prix. Devant vous, permettezmoi, mon pore, de l'essayer.
BERNA R D , s'approchant.
Non, Edmée. Épargnez à votre pitié un soin inutile: je
vous vois... vous êtes sauvée... c'est tout ce que j'osais demander à Dieu. Mais ce n'est point par moi que vous pouvez être heureuse. J'ai assez de la vie ! vrai ! j'en ai assez, et je remercierai les hommes qui travailleront à m'en délivrer.
Mais notre honneur, monsieur !
BERNARD
C'est parce que je le respecte, monsieur, que je ne partirai point comme un lâche. J'attendrai mon sort sans descendre à me justifier, mais sans m' avilir jusqu'à la honte de fuir devant le hasard des jugements humains.
LE CHEVALIER
Bernard ! nous sommes enfin seuls avec nos amis; écoutezmoi donc. Depuis ce fatal événement, nous avons tous beaucoup souffert. Eh bien , je reconnais que vous avez montré une grande fermeté, et que vous ne vous êtes abaissé à aucune plainte contre le sort , à aucun reproche contre les hommes ; votre attitude a grandi votre caractère à mes yeux ; si vous êtes criminel, vous n'êtes pas un criminel vulgaire, et je retrouve en vous la vigueur de notre race... mais je ne puis accepter, moi, que votre sang retombe sur le cœur de ma fille qui vous plaint et sur le mien qui vous a aimé. Il faut donc m'obéir, Bernard, il faut partir! Dieu est partout, et partout sa bonté accueille le repentir, surtout celui de la jeunesse! Voyons, répondez, et promettez... Ne m'entendez-vous pas?
PATIENCE, à Bernard, qui reste absorbé.
Bernard , le faites-vous exprès de vous taire ? Oh ! je vois bien où le chagrin vous tient. Vous ne pouvez pas pardonner le doute qu'on fait de vous ! C'est un reste d'orgueil, ça ! Eh bien, vous avez eu des torts dans le temps, et vous en portez la peine ! Acceptez-la comme une punition, mais ne la faites pas
plus dure que vous ne la méritez. Allons, défends-toi ! tu n'as jamais senti le joug sur ton front, et la courroie te blesse ! mais laisse couler l'injure! c'est de l'eau troublée par l'orage qui s'éclaircira au soleil de la vérité !
Merci, ami!... Mais elle ! Allons, mon cœur, du courage... Edmée, m'ordonnez-vous de fuir? Oui, puisque vous êtes accourue ici... C'est vous, vous surtout, qui me croyez coupable !
EDMÉE
Bernard, vous pouvez partir tranquille, nos vœux vous accompagneront.
LE CHEVALIER
Et nous prierons pour vous.
BERNARD
0 famille! saintes douceurs! pitiés angéliques... c'est plus que je ne méritais, moi qui les ai fait tant souffrir! Sois humble enfin, cœur avide des délices du ciel ! Pourquoi n'as-tu pas su t'en rendre digne!
M AR CASSE , à Edmée.
L'heure !...
EDMÉE
Partez, Bernard: ne soyez pas sourd à mes prières.
BERNARD
Moi ! sourd à vos prières! 0 Edmée! savez-vous où nous sommes? Voyez! la destruction, qui a tout bouleversé ici, doit rendre pour vous ce lieu méconnaissable; mais il est rempli du plus terrible et du plus doux souvenir de ma vie! C'est ici que vous avez été amenée captive, et jetée comme une proie dans mes bras! C'est là que vous vous êtes agenouillée pour me demander de tous tuer ou de vous suivre; c'est à cette place où vous voilà que vous m'êtes apparue, non plus
comme une femme objet de mes désirs farouches, mais comme un ange que protégeait une céleste auréole. Oh ! c'est ici que j'ai ressenti, rapides et brûlantes comme la foudre, les premières atteintes d'une passion qui devait à jamais disposer de mon sort. C'est ici, pauvre Edmée, que je vous ai vendu votre honneur au prix d'un serment. Je croyais alors vous offrir un grand sacrifice :' aujourd'hui, je le sais, ce marché devait me rendre odieux ! à cause de ce crime-là, vous n'avez jamais pu m'aimer ! Je m'en croyais assez puni, hélas! mais savoir qu'un autre... oh!... cela... oui, cela était au-dessus de mes forces.
(il éclate en sanglots. .
EDMÉE
N'achève pas! Si tu as eu le délire, si, pendant un instant, tu as perdu la conscience de tes actions, je ne veux pas le savoir. Moi seule, d'ailleurs, ai le droit de te condamner ou de t'absoudre, et si c'est là un crime, l'amour, que Dieu a fait tout-puissant comme lui-même, en doit être le seul juge.
BERNARD
L'amour?...
EDMÉE
Oui, Bernard! Je t'ai toujours aimé! Je t'ai aimé dès le premier jour, avec tes défauts, avec ton ignorance , avec tes fureurs ! si je ne te l'ai pas dit alors, c'est que je craignais de le voir... (montrant son père.) lui, malheureux par ta violence et par ma faiblesse. Je t'ai donné des leçons bien dures... elles m'ont fait plus de mal qu'à toi ; pardonne les blessures que tu as reçues de la sœur et de la mère, et puisque ni le temps ni le malheur n'ont détruit ton amour, puisque le mien a rendu ta domination légitime, vois l'amante contre ton cœur
et l'épOUSe à tes pieds ! [fflle se jette dans ses bras et se laisse glisser à ses genoux. Bernard la relève avec transport.)
BERNARD
Relève-toi, ma noble Edmée! celui que tu aimes est digne
de toi! Oh! à présent, je pourrais mourir sans me plaindre ; mais je veux vivre, je vivrai ! je vaincrai la destinée. Je sens bouillonner en moi comme une lave les transports de joie de la dignité humaine et de la force triomphante! (av6c exaltation.) Ruines maudites ! vous vous relèverez sous une main puissante et pure ! Je suis le rejeton vigoureux qui montera vers le ciel, tout gonflé d'une sève bénie, et dont le vaste ombrage étouffera les hideux souvenirs du passé! Moi, fuir! Allons donc ! Au nom du Dieu vivant, je jure que j'ai horreur du crime dont on m'accuse!
LE CHEVALIER, étendant la main sur la «te de Bernard.
Enfin... ceci est l'accent de la vérité.
(Avant la fin de cette scùne, à laquelle ils viennent prendre part, Patience et Marcasse ont été plusieurs fois vers le fond, ou sur la plate-forme, avec un redoublement de préoccupation.)
Les Mêmes, M. DE LA MARCHE, LE LIEUTENANT
CRIMINEL, TOURNY, Gendarmes, Paysans,
Ouvriers, etc., puis JEAN DE MAUPRAT.
M. DE LA MARCHE, entrant le premier, au Chevalier.
Quoi ! il est encore ici !
LE CHEVALIER
Nous refusons !
M. DE LA MARCHE , bas.
Tant pis, monsieur, car maintenant, je ne peux plus rien pour vous... (Haut.) Et voici le lieutenant criminel...
LE LIEUTENANT CRIMINEL
Je suis forcé de mettre fin a ces inutiles recherches.
0 mon Dieu !
M A UPRA T. 3-29
PATIENCE
Un moment, par grâce! Tout n'est pas dit comme ça; c'est ici que j'ai entendu une voix qui semblait gémir dans les airs, et cette maudite tour-là, on n'a pas pu y grimper !
LE LIEUTENANT CRIMINEL
A quoi bon? on l'a examinée avec soin...
MAR CASSE, sur la plate-forme.
Et pourtant! dans l'épaisseur des murs!... Tout est cerné, mais où gît la taupe, elle se tient coi! Cette brèche... là-bas!
LE LIEUTENANT CRIMINEL
Elle est inabordable. Effondrée, lézardée par le feu, cette ruine effraye les plus hardis.
MARCASSE, montrant la poutre.
Alors, par là! (U monte à la plate-forme.)
PATIENCE, s'élanrant auprès de lui sur la plate-forme.
Qu'est-ce que tu veux faire? passer là-dessus? Es-tu fou? c'est brûlé! c'est un charbon qui ne te portera pas; et il y a loin d'ici au pavé de la cour !
BERNARD
Arrête, ami : te hasarder au-dessus de cet abîme! j'irai
plutôt moi-même. (Les gardiens le retiennent.)
MARCASSE, s'apprêtaut à passer.
Non, vous ne sauriez ! mon ancien état !
T 0 U R N Y , s'agitant arec effroi.
Non! n'y allez pas!... écoutez!... Sainte Vierge! c'est un
homme mort ! (Marcasse embrasse Patience et met le pied sur la poutre.) BERNARD, s'écriant.
Marcasse, je vous défends...
MARCASSE, sur la poutre.
Trop tard ! ne parlez paS !... ' Un silence d'anxiété. Edmée torahe à
genoux et cache sa figure dans ses mains pour ne pas voir. Matcasse est au milieu du trajet.) Très-SOlide... (un coup db feu part de la brèche de la tour sans qu'on y voie paraître personne.) Ail! OUI-Utl ? BERNARD.
Blessé!...
MARC. ASSE, élevant son chapeau.
I clS tOUChé. (il traverse résolument le reste de la poutre et monte sur les marches interrompues qui sont en saillie sur le flanc de la tour.)
PATIENCE
ScTllvé! (jean de Mauprat, livide, exténue, en haillons, saisi et poussé par Marcasse, paraît sur le palier des marches qui avancent dans le vide.)
JEAN
Arrière, vilains ! vous ne m'aurez pas vivant ! Je succombe aux horreurs de la faim... ce misérable Tourny !
TOURNV, aux autres.
Ma foi, oui! j'avais juré à ma mère... J'ai pas voulu le
livrer... je l'ai laiSSé là! à présent (prenant la pioche dans la main
d'un des ouvriers) venez , vous autres ! je vas vous montrer le chemin.
-M. DE LA MARCHE, aux soldats, montrant Tourny qui sort par le fond, à gauche.
Suivez cet homme, qu'on se hâte! Il faut que le coupable avoue...
MARCASSE, sur le palier, montrant Jean alfaissé et demi-couché sur les marches.
II se meurt !
JEAN, sans se relever, mais se penchant vers les autres personnages, avec un reste d'énergie fiévreuse, les mains appuyées sur les dalles et montrant parfois lé poing.
Oui... je meurs, mais je parlerai ! Oui, c'est moi, Edmée de Mauprat, qui avais juré ta perte pour me venger des heureux de ma famille! Tu triomphes, toi, Bernard! tu l'emportes! sois maudit! et avec toi le ciel et les hommes! (Marcasse quitte
t» plate-forme avec un geste de dégoût. Jean retombe épuisé : des soldat» paraissent à la brèche.)
LE CHEVALIER
Que le souffle du Seigneur emporte ces vains blasphèmes!
BERNARD
AVCC la fatalité qui pesait SUr nOUS. (lHarcasse reparait au fond du théâtre. Patience s'élance dans ses bras.)