‹ Théâtre de George SandChapitre 40 sur 142 · A MONSIEUR REGNIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR REGNIER

DE LA COMtMt-t K.l

Paris, 10 avril 18jt3.

Excellent et cher ami , au moment où vous allez terminer le travail d'étude et de mise en scène de cet essai dramatique, je veux vous remercier de tant d'intelligence, de conscience et de cœur mis par vous au service de l'art que nous aimez et de l'auteur qui vous aime.

Et puis, je veux causer avec vous de cet essai , que j'ai cru devoir tenter par amour pour le plus grand des écrivains dramatiques. Ceci pourra servir de préface à la publication de mon travail, et résumer plusieurs des réflexions qui se sont présentées à mon esprit comme au vôtre sur la nature de cette tentative.

Il y a longtemps qu'elle me préoccupe et que je retarde de m'y livrer, espérant toujours que de plus habiles et de plus puissants que moi songeront à s'en charger. J'eusse voulu voir ouvrir, avec des mains plus fortes que les miennes, cette porte fermée depuis plus de deux cent cinquante ans entre notre public et une grande partie des œuvres de Shakspeare. Plusieurs eussent pu le faire, j'ignore pourquoi ils l'uni dédaigné.

L'œuvre de Shakspeare peut se diviser, disions-nous, en c 6

THEATRE DE nv.fiRCr. S-VND.

trois genres ou série-. Les pièces tragiques, les pièces bouffonnes et celles qui tiennent de l'un et de l'autre genre, qu'il intitulait simplement comédies et que j'appellerai la série de ses drames romanesques.

C'est cette dernière série qui est la moins vulgarisée chez nous; quoique souvent pillée, elle n'a jamais été considérée comme scénique, apparemment : mais comment le savoir avant de l'avoir essayée à la scène?

Est-ce donc un pillage de plus que je vais commettre? J'espère que non. car j'aime encore mieux attacher à la robe du poète quelques ornements peu dignes de sa splendeur que de faire servir les pierreries dont lui-même l'avait ornée à pnrer mon propre ouvrage. Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir montrer cette robe tout entière aux yeux de notre public français moderne. Tous ceux qui, comme vous, connaissent Shakspeare. savent bien que si elle est partout richement brodée, elle est parfois jetée sur l'épaule du dieu avec une négligence ou une audace qui ne sont plus de notre temps, et que notre goût ne supporterait pas.

Chaque siècle a imposé des règles à la forme des ouvrages dramatiques. Ces règles -là ne sont rien de plus que des modes, puisqu'elles ont toujours changé et changeront toujours. Lorsqu'elles sont vieilles, on les rejette comme des entraves méprisables, mais c'est pour en établir d'autres qui font leur temps. Chaque époque s'imagine avoir trouvé les meilleures possibles, et s'y obstine le plus longtemps possible. Le vrai progrès de notre siècle en ce genre a été le romantisme, qui, à l'exemple de Shakspeare. s'étant affranchi de toute règle absolue, a cherché l'émotion dans tous les sujets et sous toutes les formes. Mais le romantisme a déjà passé fleur, et le goût de Shakspeare s'est émoussé trop vite chez nous. Ce n'est certes pas la faute de certaines traductions vraiment admirables 'Y Othello de M. de Vigny, Y Hamlet de MM. Alexandre

Dumas el Paul Meurice, et quelques autres essais très-louables qui ont suivi ou précédé). C'est la faute d'un progrès réel qui s'est fait dans l'art dramatique, et qui consiste principalement dans l'habileté du plan ; il est certain que le moindre vaudeville de nos jours est mieux fait, sous ce rapport, que les plus admirables drames des maîtres du temps passé.

Mais les progrès, en notre monde, ne sont jamais que relatifs. Lorsque Shakspeare s'abandonnait à l'élan fougueux ou aux délicieux caprices de son inspiration, il foulait aux pieds, avec les règles de la composition, de certains besoins bien légitimes de l'esprit : l'ordre, la sobriété, l'harmonie et la logique. Il était Shakspeare, donc il faisait bien, si ces écarts étaient nécessaires à l'élan du plus vaste et du plus vigoureux génie qui ait jamais embrasé le théâtre.

Aujourd'hui, les faiseurs habiles risquent de tomber dans l'excès de leur manière, qui serait d'habituer le public à un adroit échafaudage de situations trop pressées, sans ces points d'arrêt nécessaires à la réflexion, sans ces sacrifices de son impatience qu'il serait bon de lui demander quelquefois, pour l'amener à juger les caractères et à se pénétrer de la cause et du but de leur action dans la pièce, en un mot, du vrai sens de la pièce qu'on lui sert. Devant ce public blasé, distrait, et véritablement gâté par l'abondance des incidents dont on l'accable, la condescendance des écrivains dramatiques peut risquer de devenir servile, et tout ce qui est servile est coupable.

Voilà, je crois, le péril de la situation, et je l'ai déjà plus d'une fois signalé; quelques-uns le sentent bien, et joignant la sagesse à l'habileté, triomphent de la frivolité et de l'irréflexion de la foule.

Je ne me range pas parmi ces derniers, vous le savez, mon ami. Je ne suis habile ni dans mes écrits ni dans mes actions, ce qui ne m'empêche pas de croire que je peux tenir utilement et modestement ma place sans qu'aucune lutte m'effraye ou

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me décourage. Je trouve que notre théâtre moderne manque, la plupart du temps, de conscience, et que sa soif ardente de succès à tout prix est quelque chose qui le fait descendre de sa dignité dans les mœurs publiques. C'est donc fort peu de moi qu'il s'agit ici : c'est de l'art et de sa mission parmi nous.

Je résume ce qui précède en disant, avec vous, n'est-ce pas, que les règles sont bonnes, pourvu qu'elles soient élastiques et pui-sent s'assouplir à l'individualité de chaque talent, et que quand elles deviennent une mode ardente, absolue, exigible de la part d'un public enfiévré . elles deviennent des formes qui emportent le fond. C'est ainsi qu'à la fin de chacun de nos engouements successifs pour une manière, les arts qui devraient être des enseignements . s'efforcent de n'être plus que des amusements, et arrivent à n'être plus ni l'un ni l'autre. Quand ces désastres sont proches, ne faut-il pas secouer quelquefois de son âme les préoccupations du présent, revenir aux maîtres et retremper sa foi dans ces grands fleuves qui coulent en silence dans la nuit du passé, dans ces mines inépuisables dont l'or, respectueusement lavé, peut encore servir de critérium et de titre à la monnaie courante ?

Si l'on venait nous dire, cher ami, que nous sommes des pédants de notre art, et que nous prenons trop au sérieux le frivole divertissement du théâtre, voici ce que nous aurions peut-être à repondre :

Regardez, à l'heure où le jour baisse, le mouvement qui se fait dans tous les grands centres de population. La journée de travail est finie pour les uns; la journée d'oisiveté est finie pour les autres. Tous achèvent leur repas somptueux ou modeste, et chaque soir, dans uneville comme Paris, une moyenne de vingt-cinq à trente mille personnes, si je ne me trompe, s'achemine vers les vingt-cinq ou trente théâtres qui s'apprêtent à les occuper ou à les distraire pendant quatre ou cinq heures. Il en a été ainsi la veille, il en sera de même le len-

demain. Peu à peu, la majeure partie de la population intelligente, qu'elle paye ou entre par faveur, vient prendre place sur ces fauteuils ou sur ces banquettes, devant ce rideau qui va se lever entre des êtres distraits de leur vie réelle et des êtres consacrés à représenter les scènes d'une vie fictive. C'est le tiers de la journée qui va s'immobiliser, s'oublier, s'anéantir devant une action scénique quelconque, c'est-à-dire devant un rêve.

Dans les provinces, toute proportion gardée, le même mouvement s'accomplit; partout où il y a une ville, il y a un théâtre tel quel, où le rêve va se reproduire et accaparer chaque jour certaines heures de l'existence d'un certain nombre de personnes graves ou frivoles. Quittez la civilisation, allez, par delà les déserts, étudier les mœurs des peuplades sauvages : un jour de fête, vous les verrez tout à coup revêtir des ornements étranges, des parures inusitées, et, à la clarté des torches ou sous le reflet de la lune, exécuter, surdeschants consacrés ou improvisés, des danses mimées qui sont des symboles, des drames, des spectacles.

Et il en est ainsi sur toute l'échelle qui part de la vie primitive pour aboutir à la civilisation la plus raffinée. Depuis que le monde existe en sociétés, si petites ou si grandes qu'elles soient, tous les temps, tous les pays ont fait entier dans les nécessités de la vie l'assouvissement de la faim intellectuelle immédiatement après celui de la faim matérielle. Panem et circenses est la devise de l'humanité.

Ceci paraîtrait étrange à un habitant de quelque autre planète plus sage ou plus heureuse, qui, tout à coup jeté parmi nous, se poserait la question suivante : Chez nous, l'existence est remplie du plaisir ou du bonheur d'exister; la vie suffit tout au plus à l'accomplissement des excellents et agréables devoirs que nous avons à remplir. D'où vient que ces gens-ci, qui crient bien haut contre la brièveté de leurs jours et la

dureté de leur tâche, perdent ainsi tant d'heures et dépensent tant d'attention devant une vaine représentation des diverses combinaisons de leur destinée en ce monde, combinaisons plus ou moins possibles, mais qui ne se rencontreront jamais exactement ni dans leur vie ni dans celle des acteurs qui les représentent? Quel est donc ce besoin de déposer le fardeau de sa propre pensée pour suivre la pensée d'une fiction quelconque dans les mouvements de ces personnages dont tout l'art consiste à paraître agir dans la réalité?

Oui, certes, voilà un problème insoluble pour un être froidement raisonnable cpii n'aurait jamais vécu parmi nous. Et que pourrions-nous lui répondre, sinon que notre existence est dure ici-bas, et que nous n'y pouvons jamais être assez contents de nous ni des autres pour ne pas désirer de rêver tout éveillés?

Nous ne pourrons jamais nous soustraire à cette soif de la fiction, à moins que notre monde ne se transforme en unesorte de paradis où l'idéal d'une vie meilleure ne sera plus admissible, et, en attendant, nous aspirerons toujours à sortir de nous-mêmes de temps en temps; toujours notre imagination sublime ou grossière fera ses délices ou son ivresse de ce breuvage divin ou vulgaire que l'on appelle le théâtre.

Tout poëme, tout roman, toute chanson répondent à ce besoin de l'âme humaine; mais le théâtre qui fut inventé pour résumer les manifestations de tous les arts sous toutes les formes, et qui a le privilège de rassembler des masses appelées à partager les mêmes émotions, est l'expression la plus complète et la plus saisissante du rêve de la vie, si essentiel apparemment à l'équilibre rie la vie réelle.

Voilà pourquoi , mon cher Régnier, votre profession et la mienne sont sérieuses pour nous, quelque légères qu'elles paraissent. Du moment que nous regarderons le théâtre comme un enseignement dont les esprits élevés doivent pro-

fiter, en s'amusant sainement à des situations vraies ou en partageant des émotions généreuses, rien ne sera ni trop beau ni trop bon pour ce sanctuaire de l'idéal, et c'est avec douleur que nous le voyons profané à chaque instant par les mauvaises ou les folles passions qui s'agitent en deçà ou au delà de la rampe.

Notre rêve à nous serait de voir apparaître sur cette scène où nous sentons douloureusement la faiblesse des efforts isolés, des héros de cent coudées ou des divinités charmantes, parlant une langue sublime ou chantant une musique céleste, des poètes égaux à tous ceux dont l'humanité garde'religieusement la mémoire, des artistes de premier ordre, des décors enchanteurs, des harmonies enivrantes, et tout cela sans tache, sans défaillance, sans ombre, en face d'un public d'élite, au sein d'une société qui verserait et recevrait la lumière, et dont il serait doux d'être tour à tour le reflet et le modèle.

Mais laissons le rêve irréalisable, et disons-nous que, où l'on soit, il faut faire tout ce que l'on peut. C'est toujours une grande consolation que de sentir cette volonté inébranlable au dedans de soi. Et quand on se place sincèrement à ce point de vue, on se sent très-solidement assis. Les impatiences, les dégoûts et les déboires attachés à tout travail humain passent sans laisser de traces. Rien ne ramène le calme comme la bonne foi dans la modestie, et il est facile d'être courageux quand on sait immoler avec plaisir sa personnalité à une tâche plus chère que soi-même.

C'est en voyant le théâtre tomber parfois dans l'estime publique au niveau d'un amusement vulgaire, que l'on sent le désir d'y ramener le souvenir des grands écrivains, et d'y faire revivre celles de leurs pensées qui n'ont jamais reçu chez nous le droit de cité qu'elles devraient avoir dans le monde entier de la civilisation. Shakspeare n'était sans doute

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pas plus austère que son siècle. A cette époque, où sou théâtre résumait tous les genres divisés et attribués, chez nous, à divers théâtres en raison des divers goûts du public, le maître immortel, passant du drame sanguinaire le plus atroce au burlesque le plus échevelé, subissait dans son œuvre le reflet des passions violentes et des goûts cyniques de ses contemporains. Il a marché sur la fange des carrefours avec autant de verve et d'audace qu'il a plané dans les cieux avec splendeur et majesté. Mais s'il n'a pas été plus pur et plus doux, dans toutes ses inventions, que le temps dont il était la plus haute expression littéraire, il a été plus grand et meilleur que son siècle tout entier, dans les parties saines de son inspiration. Par un contraste étrange et qui semble incompréhensible, il a mis la grâce et la chasteté les plus divines à côté du plus effrayant cynisme, la douceur des anges auprès des fureurs du tigre . et la plus pénétrante douleur en face des intraduisibles concetti d'une audacieuse licence.

Il n'y a donc pas moyen de traduire littéralement Shakspeare pour le théâtre, et si jamais il a été permis de résumer, d'extraire et d'expurger, c'est à l'égard de ce génie sauvage qui ne connaît pas de frein.

C'est un meurtre à coup sûr que de s'y résoudre, car, en face du texte, il est facile de reconnaître que ce n'est jamais son génie qui défaille, même dans les endroits où notre goût et notre délicatesse modernes sont le plus blessés. Quand il fait parler des êtres immondes dont on ne saurait même nommer la profession, c'est avec une énergie et une couleur de vérité telles que l'on frissonne comme si. on les entendait: mais ce meurtre, il faut le commettre ou laisser le livre aux érudits indulgents.

C'est sur le plus doux de ses drames romanesques que j'ai osé mettre la main. Il y avait là, je ne dirai pas peu de propos trop vifs à supprimer, du mains pas de situations trop

COMME IL VOUS PLAIRA. 10ô

violentes; mais le désordre de la composition, ou pour mieux dire l'absence à peu près totale de plan, autorisait pleinement un arrangement quelconque. Après un premier acte plein fie mouvement, après l'exposition d'un sujet naïvement intéressant, où des caractères pleins de vie, de grâce, de scélératesse ou de profondeur sont tracés de main de maître, le roman entre en pleine idylle, tombe en pleine fantaisie et se fond en molles rêveries, en chansons capricieuses, en aventures presque féeriques, en causeries sentimentales, moqueuses ou burlesques, en taquineries d'amour, en défis lyriques, jusqu'à ce qu'il plaise à Rosalinde d'aller embrasser son père, à Roland de la reconnaître scus son déguisement, à Olivier de s'endormir sous un palmier de cette forêt fantastique où un lion, oui, un vrai lion égaré dans les Ardennes, vient pour le dévorer; et, enfin', au dieu Hyménée en personne, de sortir du tronc d'un arbre pour marier tout le monde, et quelques-uns le plus mal possible : la douce Audrey avec le grivois Touchstone, et la dévouée Célia avec le détestable Olivier.

Il a plu à Shakspeare de procéder ainsi, et bien certainement, pour les esprits sérieux comme pour les enthousiastes sans restriction (eux seuls sont peut-être les juges équitables d'un génie de cette taille) , l'arrangement que je me permets n'est qu'un inutile dérangement. Je ne me fais pas d'illusion sur le peu de valeur de tout replâtrage de ce genre, et j'aurais souhaité de ne pas être obligé de m'en servir. Mais, ne pouvant rendre par la traduction mot à mot, qui ne donne pas dans notre langue moderne la vraie couleur du maître, les beautés de cette ravissante et traînante vision, j'ai dû, je crois, rendre au moins le petit poé'me qui la traverse accessible à la raison, cette raison française dont nous sommes si vains et qui nous prive de tant d'originalités non moins précieuses. Quoi qu'il en soit, j'ai pu sauver les plus belles par-

lies de l'œuvre d'un oubli complet, et saisir au vol cette magistrale figure de Jacques, si sobrement esquissée, cet Alceste de la renaissance, qui est venu murmurer quelques douloureuses paroles à l'oreille de Shakspeare avant de venir révéler toute sa souffrance à l'oreille de Molière. J'avais tendrement aimé ce Jacques, moins vivant et moins poétique que notre misanthrope. J'ai pris la liberté grande de le ramener a l'amour, m'imaginant voir en lui le même personnage qui a fui Celimène, pour vivre au fond des forêts, et qui trouve là une Cèlxe digne de guérir sa blessure. C'est là mon roman, à moi, dans le roman de Shakspeare, et, en tant que roman, il n'est pas plus invraisemblable que la conversion subite du traître Olivier. Mais qu'on le blâme si l'on veut : j'en fais bien bon marché. Si, quant au reste, j'ai pu donner une idée de cette naïve pastorale mêlée de philosophie, de gaieté, de poésie, d'héroïsme et d'amour, j'aurai rempli mon but qui était de prouver ce que je vous ai dit au commencement de cette lettre : à savoir, que travailler exclusivement à surprendre et à enchaîner le public par une grande habileté de plan, ne remplit pas tout le but du théâtre, et que, sans tous ces moyens acquis à la science nouvelle, on peut charmer le cœur et l'imagination par la beauté simple et tranquille, si le cœur et l'imagination ne sont pas lettre morte au temps où nous vivons.

Peu importe le succès de mon intervention dans cette tentative. Quant à lui, le poëte divin, je ne m'inquiète pas du résultat. Il sera toujours bon, dans un certain nombre d'esprits amoureux.de candeur et de poésie. J'aurai donné à ceux-ci, j'en suis sûr, l'envie de connaître ou d'approfondir certains chefs-d'œuvre qui sont encore ensevelis sous le suaire glacé de la traduction littérale, et de s'initier, par eux-mêmes, à cette contemplation shakspearienne, bercée par les brises murmurantes, par le gazouillement de ruis-

seaux qui parlent en vers, par les sons des cors et des luths errants dans la forêt, par les étranges senteurs de ces bois peuplés de daims tachetés et de bergères en robes de soie. C'est au texte que je les renvoie, ceux qui goûteront un peu le pâle reflet de l'œuvre dans mon imitation! Fallait-il laisser le miroir magique aux mains de quelques adeptes silencieux et ravis, et traiter le public d'aujourd'hui comme un troupeau barbare, indigne d'être initié, du moins en partie, à cette tentative d'acclimatation?

Ces essais-là ne sont pas définitifs, me direz-vous. Je le sais bien, mon ami ; mais le sort des grands maîtres est d'être traduits d'âge en âge, et chaque fois appropriés plus ou moins au goût et à la mode du temps, qui veut se les assimiler par les organes qui lui servent, et non par ceux qu'il n'a plus. Par conséquent, les traductions libres, et même un peu les traductions soi-disant littérales sont une suite d'altérations et d'arrangements. C'est à ce prix que Shakspeare a été connu en partie et sera connu entièrement chez nous. Richard , Shylock, Falstaff et quelques autres de ses personnages ont pénétré sur notre scène à travers des transformations que l'on a reconnues nécessaires et qui ont été trouvées heureuses.

Cette nécessité de mettre quelques vêtements d'emprunt sur le colosse n'est donc ni une profanation ni un outrage; c'est plutôt un hommage rendu à l'impossibilité de le vêtir à la française avec des habits assez grands et assez pompeux pour lui.

Et il sera bien fait d'autres traductions de Comme il vous plaira. La mienne n'aura d'autre mérite que celui d'avoir été osée la première.

Oser! le mot paraît étrange, quand il s'agit de mettre une page de Shakspeare à la scène. Il est pourtant certain qu'il faut faire en ceci acte de foi et de dévouement. Le temps n'est guère à la poésie, et le lyrisme ne nous transporte plus

par lui-même au-dessus de ces régions de la réalité dont nous voulons que les arts soient désormais la peinture. Si, à cette heure, la Ristori réveille notre enthousiasme, c'est qu'elle est miraculeusement belle, puissante et inspirée. 11 ne fallait pas moins que l'apparition d'une muse descendue de l'Hymète pour nous arracher à nos goûts matérialistes. Elle nous fascine et nous emporte avec elle dans son rêve sacré ; mais, quant à l'hymne qu'elle nous chante, nous l'écoutons fort mal, et nous nous soucions aussi peu d'Alfieri que de Corneille; c'est-à-dire que nous ne nous en soucions pas du tout, puisque, notre muse Rachel absente, la tragédie française est morte jusqu'à nouvel ordre.

Les grands succès du théâtre tendent donc à s'attacher exclusivement chez nous à ce que l'on appelle les pièces d'actualité. J'avoue que. tout le premier, en tant que spectateur, je m'y plais mieux, quand elles sont bonnes, qu'à l'audition des grands alexandrins débites par des interprètes insuffisants. Je sens, comme tout le monde, que ces choses monumentales ne peuvent être portées que par des colosses d'intelligence et des types de beauté surhumaine. Les grands talents ne peuvent abonder qu'à la condition de remplir une tache proportionnée aux forces de la génération présente. Ils se meuvent à l'aise dans le monde de la réalité; celui des temps héroïques réclame des aptitudes exceptionnelles.

Faut-il donc regarder le perfectionnement de la pièce d'actualité comme le salut du théâtre? Oui. s'il ne tue pas absolument le sentiment et le besoin du lyrisme, l'excès de la vraisemblance étant de ramener les idées et le langage à la vulgarité. Le lyrisme est l'expression de l'idéal comme l'actualité est celle du bon sens. Ces deux forces de l'âme, enthousiasme et raison, sont solidaires l'uni1 de l'autre; toutes deux doivent périr si toutes deux ne peuvent vivre simultanément en bonne intelligence.

Shakspeare est précisément l'accord de ces deux puissances. Il les a portées en lui à dose égale dans la plupart de ses ouvrages, et, môme, dans ceux qui semblent appartenir au domaine de la fantaisie, elles voltigent encore comme ces flammes jumelles qui poursuivent le navire battu par l'orage. Il a le sentiment comique autant que le sentiment sublime, et nul plus que lui ne peint la réalité des passions humaines servant de cadre à l'éternelle vérité des idées supérieures. C'est un mélange de naïveté, de grandeur, de recherche et de bonhomie qui fait résonner toutes les cordes de la vie, et qui répond à tous les besoins de l'âme : raisonnement, imagination, rêverie et volonté.

Que, sur d'autres scènes, d'autres artistes, d'autres croyants nous secondent, comme quelques-uns nous ont déjà encouragés par leur exemple; et grâce au divin Shakspeare, lo goût du temps rentrera peut-être dans l'équilibre nécessaire au salut de l'art.

Quanta nous, mon cher Régnier, il n'y a pas à regretter de nous être donné un peu de peine pour arriver à planter les arbres de la forêt enchantée des Ardennes sur les planches classiques du Théâtre-Français, si nous avons réussi à faire passer là un souffle de poésie exhumé tant bien que mal par votre ami, l'auteur reconnaissant,

George Sand.

avril 1850.

Au moment où cette pièce va être imprimée, j'adresse de sincères remercîments aux artistes qui s*en sont faits les interprètes avec

talent, conscience et sympathie.

PERSONNAGES

FRÉDÉRIC, duc usurpateur MM. Fonta.

LE DUC, son frère, exilé Maubant.

JACQUES, ) \ Rouyière.

> amis du duc exilé ■

AMIENS, ) ( Mirecourt.

OLIVIER DES B O I s Talbot.

ROLAND, son frère Delaunay.

ADAM, serviteur d'Olivier Anselme.

PIERRE TOUCHARD, dit PIERRE

DE TOUCHE, bouffon Monrose.

GUILLAUME, paysan Saint-Germain.

CHARLES, lutteur de Frédéric Jouanni.

UN CHANTEUR Bâche.

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