ACTE DEUXIEME
Dans la forêt des Ardennes. Arbres et rochers. Un ruisseau sous les saules.
Grands chênes aux premiers plans. A gauche, au premier plan, un arbre au
pied duquel est une roche servant de siège. Au troisième plan, faisant face
au public , un tertre donnant passage à un sentier passant entre deux gros
arbres, avec une descente rapide.
LE DUC exilé, AMIENS et autres Seigneurs, Valets et Piqueurs.
(i ii l'eu est allumé au fond pour une cuisine improvisée ; les valets déballent
• les p.'uners , .les ustensiles et îles mets.)
LE DUC
Voici le lieu choisi pour notre halte, (a ses sens.) Amis, servez-nous la collation sous ces arbres, (aux seigneurs.) Si Jacques revient aujourd'hui, il saura nous retrouver ici. Puissé-je recevoir aujourd'hui des nouvelles de ma fille chérie et revoir la figure d'un ami fidèle! Et vous, mes frères, mes compagnons d'exil, ne vous tarde-t-il point d'entendre soupirer ou gronder notre philosophe mélancolique?
AMIENS
Oui certes, monseigneur. L'habitude de vivre ensemble change en qualités les travers de notre nature, tant est douce à l'homme la pente qui l'entraîne à recommencer chaque matin le chemin qu'il a fait la veille. J'avoue que les boutades de Jacques me manquent. Il me semble que je fais toutes choses plus mal depuis qu'il n'est plus là pour me dire que je ne fais rien de bien.
144 THEVTRE F> E fîEORGB SAND.
LE DUC
Pour moi, plus il me gourmande, plus il m'intéresse, et. c'est dans ses plus grands accès de misanthropie que je trouve du profit à l'entendre. J'aime alors à le contredire et à le critiquer pour l'obliger à parler davantage, car. au fond de ses récriminations contre le genre humain, je vois toujours briller l'amour du vrai et la haine du mal. comme les claires étoiles
derrière les nuages SOmbreS. [on lui apporte le pain; il prend U cor-
be.iie.) Mais venez, chers compagnons affamés, venez recevoir le pain. Je veux, jusqu'à mon dernier jour, garder la coutume de vous l'offrir moi-même, [a se; g-ns. Bons serviteurs, distribuez-nous dans la vaisselle de bois, ouvrage de vos mains industrieuses, les viandes saignantes ou salées, selon le gré
de ChaCUn. Audrey parait au premier plan, a gauche.^ Laissez 3ppr0-
cher la bonne Audrev.
AUDREY, LE DUC, AMIENS, puu TOUCHARD.
LE DUC
Eh bien! Audrev. tu nous apportes le lait de tes brebis et les fruits de ton verger? Sois toujours la bienvenue, ma
paUVre enfant! (a An-ien*, pendant qu'on se groupe chacun à sa guise pour
manger.) Ma fille est à peu près de son âge; mais combien je me la représente plus grande et plus belle !
\ l II P> EV, qui es-, remontée, voyant entrer Touchard, effrayée.
Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cet homme-là?
TOUCHARD
Un joli homme bien fatigué, ma belle enfant! [cherchant des ,. Ah ça, où esl ce pauvre <\nc? Montrez-le-moi!
AUDREV. inquiète.
Qu'est-ce que vous lui voulez ?
TOUCHA RD
Qu'est-ce que ça vous fait? J'ai à lui parler!
AUDREY
Alors, le voilà.
AMIENS. (Le duc, avec ie groupe principal, s'est installé sur la droite.)
Monseigneur, voici un animal plus curieux à rencontrer ici que tous ceux auxquels nous donnons la chasse. (Faisant des signes.) Par ici, par ici, l'ami! *
LE DUC, surpris.
Un fou? Oui, sur ma parole, un fou en jaquette bigarrée! D'où sors-tu et que cherches-tu en ce pays, mon pauvre fou?
TOUCHARD
Ne m'appelez fou que quand j'aurai épousé la fortune, car c'est une femme ingrate; mais appelez-moi sot, trois fois sot d'être venu courtiser la misère, car c'est une fille maussade.
(il cherche à prendre un fruit à AuJrey qui passe près du duc.) G est dOnC
là cette fameuse foret des Ardennes?
AMIENS
Est-ce donc par hasard que tu t'y trouves?
TOUCHARD, guignant les mets qui passent près de lui.
Non; et c'est d'autant plus sot à moi de m'y trouver! (u
prend un fruit à la dérobée dans la corneille d'Audrey qui le regarde ébahie.) LE DUC.
Demande ce que tu veux, mon ami !
TOUCHARD
Ne faites pas attention. Je prends cette pomme pour philosopher sur le destin de l'homme. Ce fruit n'est-il pas son image?
LE DUC , assis à droite.
Voyons ta philosophie!
Audrey, Touchard , le duc, Amiens.