‹ Théâtre de George SandChapitre 54 sur 142 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les Mêmes, JACQUES, PuiS ROSALINDE,

LE DUC, à Jacques, l'embrassant.

Jacques!... Et ma fille? ma fille?

JACQUES

Voici une lettre d'elle.

LE DUC

Une lettre? (il prend la lettre.)

JACQUES

Vous attendiez-vous donc à la revoir?

LE DUC, ouvrant la lettre.

Hélas non!... Si elle est heureuse... quelle reste où elle est bien! (n m u lettre.)

JACQUES, à Rosalinde qui es! resté,- loin derrière lui, à mi-voix.

Approchez... et parlez-lui avec précaution.

* Rosulinde, Jacques, le duc, Amiens.

HO SALIN DE

Ali! je ne saurais lui parler!

LE DUC, achevant la lettre.

Elle espère qu'un jour on lui permettra... Ah! si j'étais inoins vieux, j'aurais plus de patience, (a Rescinde qui met un g.nou en tene devant îui.^ * Que veux-tu , mon enfant? Es-tu le fils ou le petit-fils de quelque ami de ma jeunesse? Et pour cela on te persécute peut-être à la cour de mon frère? 'jacques fait Un si?ne afsrmatif. ) Si tu cherches un refuge auprès de moi, sois le bienvenu. Mais ne compte pas faire ici une brillante carrière. Nous avons perdu la pompe de notre rang et trouvé une vie plus rude pour le corps, plus saine pour l'âme. Ces bois nous offrent moins de dangers que les palais, séjour de l'envie. Ici, nous n'avons à subir que la peine infligée à notre premier père, le changement des saisons et la nécessité de devoir notre nourriture aux fatigues de la chasse; mais, brûlé par le soleil ou surpris par la tempête, je souris parfois en me disant : « Il n'y a point ici de flatteurs, car voilà des con- « seillers qui me font sentir qu'un prince est un homme, et un « homme est bien peu de chose!... » Mais pourquoi pleurestu, mon enfant? car je sens te> larmes sur mes mains! Mon sort t'effraye, et tu regrettes d'être venu le partager?

ROSALINDE

Ah! je veux vivre près de vous, monseigneur, ne me renvoyez pas !

JACQUES, souriant.

Gardez-le près de vous: il vous servira bien.

LE DUC

J'y consens, mais qu'il me dise son nom et me montre son

Visage. (Rosalinde se relève. 11 la regarde avec émotion. Elle n'v «tut tenir ut se jeite dans ses bras.)

* Jacques, Rosalinde, le duc, Amiens, Audrey et Touchard, assis au bas du ..ertre à gauche.

ROSALINDE

Ah ! mon père ! c'est moi !

LE DUC

Ma fille, ma Rosalinde! sous ce déguisement! (surprise et mw-

veinent général.)

La crainte de vous surprendre ' trop vite me l'avait fait prendre en voyage, et je n'ai pas su me faire deviner peu à peu.

LE DUC

Que tu es belle ainsi ! Tu me rappelles les fils que j'ai perdus! Oh! béni soit le jour où tu m'es rendue! Chers compagnons, permettez-nous d'épancher nos cœurs; et vous qui partagez ma joie, réjouissez de vos gais propos ou de vos chansons capricieuses les échos de l'antique forêt! (n remonte au

fond avec sa fille, qui se met à ses genoux, les mains dans les siennes, et s'entre, tient avec lui. Touchard mange et cause avec Audrey. Un milicien joue du luth, debout sur le tertre, à gauche )

AMIENS, à Jacques, sur le devant de la scène.

(Plusieurs seigneurs les entourent, les uns reprenant leur repas,

les autres debout.)

Voici une heureuse journée, Jacques, et chacun de nous doit vous féliciter d'avoir apporté ici une joie si nouvelle et si pure. Mais parlez-nous de votre voyage et dites-nous ce que vous avez vu au delà de cette forêt, dans les campagnes et

dans les Villes, (ils vont s'asseoir à droite; Jacques est au milieu et domino tous les autres ; Amiens est à sa gauche ; Touchard est devant lui par tTre )

JACQUES

Innocents que vous êtes ! vous croyez donc que la terre a changé de face depuis que vous n'avez plus commerce avec le monde? Je vous jure que le monde est toujours le même, sinon qu'il est de dix ans plus vieux, c'est-à-dire de dix ans plus laid,

AMIENS

Pourtant toutes choses s'améliorent en vieillissant, ou, étant usées, se renouvellent?

JACQUES

Vous croyez? Je n'ai point vu cela. J'ai vu l'éternelle représentation de la vie humaine, comédie en sept actes. D'abord, le pauvre marmot qui vagit et bave aux bras de sa nourrice. Ensuite l'écolier pleurard , avec sa sacoche, et sa face vermeille comme le matin, se traînant à Fécule à contre-cœur et à pas d'escargot. Puis l'amant plaintif aux soupirs de flamme, chantant sur un air usé les charmes toujours nouveaux de sa maîtresse. Mais le voilà soldat! Ombrageux et violent, la bouche pleine de jurements étranges, portant moustaches de léopard, il court jusque sous la gueule du canon après cette bulle d'air qu'on appelle la gloire. Attendez! Voici le magistrat nourri de gras chapon-, portant avec orgueil son beau gros ventre et sa barbe taillée avec méthode : il a l'œil sévère, et débite à tout propos de graves maximes et des sentences rebattues. Puis arrive le sixième âge, un pâle Cassandre, avec ses pantoufles, ses lunettes sur le nez, ses poches sur les cotés; les chausses de sa jeunesse, plus durables et mieux conservées que sa personne, flottent trop larges sur sa cuisse amaigrie: sa voix est devenue un fausset qui bégaye et siffle comme celui d'un enfant, [n se lève sur place.) Enfin, la dernière scène, celle qui vient clore cette fatigante histoire delà vie, une seconde enfance, un état d'oubli stupide, un fantôme sans yeux, sans dents, sans goût, sans rien!... Voilà ce que j'ai vu, et, sur ma parole, cela ne valait pas le voyage, (n

passe à gauche, les lutres remontent vers le 'lue. Amiens reste un peu plus en avant, s'assie»!, et s'apprête à manger.)

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