‹ Théâtre de George SandChapitre 74 sur 142 · LE 28 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LE 28 NOVEMBRE

La critique et le public demandent souvent avec raison s'il est favorable au développement de l'art littéraire de faire deux coupes de la même idée, et de reproduire sur le théâtre un sujet déjà traité dans un roman. Les réponses varient, et, comme toutes les questions de ce monde, celle-ci n'aura jamais pour solution que l'éternel c'est selon, applicable à toutes les choses humaines.

En principe, le théâtre étant la représentation des scènes de la vie, il est aussi naturel et aussi logique de prendre le sujet d'un drame dans un roman qu'il l'est de le prendre dans l'histoire ou dans le poëme épique. Personne n'a jamais reproché à la tragédie et au drame historique de répéter au publie des événements déjà connus et appréciés par lui. Dirat-on que personne ne s'est intéressé à Achille, à Ulysse, à Andromaque, à Hermione, parce que les tragiques anciens et modernes ont tiré ces solennelles figures de l'histoire, de la fable ou de la tradition ? Shakespeare n'a-t-il pas puisé , en outre, dans la chronique et la légende? Soutenir que l'esprit du spectateur est nécessairement prévenu pour ou contre des types qu'il s'est appropriés parla lecture, ce serait donner un démenti à tout le passé comme à tout le présent, à toutes les grandes créations dramatiques comme à toutes les fantaisies de l'art en général. La peinture n'aurait pas beau jeu à re-

produire les traits des personnages illustres, la musique serait mal venue à leur prêter ses accents. Il faudrait les laisser éternellement dans l'oubli de la tombe, et cet excès de respect ne leur serait guère favorable : les morts s'en plaindraient , et. dans les Champs Élyséens, on s'entretiendrait de l'ingratitude des vivants.

Dans un ordre de créations moins importantes, tout artiste a, selon moi, le privilège de donnera son invention deux formes différentes. La vogue d'un sujet lui fait subir bien d'autres transformations. On a dansé et mimé Manon Lescaut, on a fait des opéras avec les romans de Walter Scott; Jocehjn est un roman en vers qu'il pourrait plaire à l'auteur de refaire en prose et que l'on verra quelque jour au théâtre; car il n'est pas de sujet réussi dans une forme quelconque qui n'ait été reproduit par l'auteur, ou par d'autres auteurs, sous des formes différentes.

Il est donc permis de faire une pièce avec un roman, ou un roman avec une pièce. L'art ne peut qu'y gagner, si la chose est faite avec conscience et avec goût. Mais comme elle peut être faite sans goût et sans conscience, on a raison de dire : C'est selon.

Je ne m'adjugerai pas la palme du goût, mais je me défendrais, au besoin, d'avoir manqué de conscience et de soin en transportant sur la scène le sujet et les figures d'un de mes romans. Si l'on me disait que c'est le travail d'un paresseux qui se dispense d'inventer, je répondrais que ceux qui parlent ainsi n'ont jamais mis la main à un pareil travail. Il est intéressant parce qu'il est difficile, et cette seconde création est beaucoup plus délicate et plus raisonnée que la première.

Le roman nous donne toutes nos aises. On nous y permet tous les développements nécessaires à notre pensée. Le lecteur nous quitte quand nous le fatiguons; mais il nous revient si, a travers nos longueurs, il a saisi un type ou une situation

qui l'intéresse. Le spectateur est moins patient parce qu'il ne lui est pas facile de sortir, parce qu'il est souvent mal assis, parce qu'il ne peut ni fumer ni se dégourdir les jambes, ni donner du cor pour se distraire. Il faut donc abuser le moins possible de sa captivité, de son malaise et de sa politesse. Il faut réussir à lui présenter des personnages assez nature pour qu'il veuille bien les regarder et les écouter, et cependant assez concis pour qu'il ne trouve pas qu'ils parlent trop.

Le roman de Mauprat m'offrait de bonnes conditions pour essayer de résoudre celte difficulté. Racontée à la première personne par le héros de l'aventure, cette histoire montrait et décrivait bon nombre d'autres personnages et les faisait peu discourir. Ceux-là ne s'exprimaient pas eux-mêmes : on ne les entendait qu'à travers la narration nécessairement monotone de Bernard ; et Bernard , lui-même, nous disait souvent qu'il renonçait à nous traduire le langage de Patience ou les réticences de Marcasse, les sermons de M. Aubert ou les vivacités du Chevalier.

Le drame où j'ai entrepris de faire parler ces humbles personnes a donc été pour moi une étude toute nouvelle, et où, malgré mon désir de suivre autant que possible un roman qu'on avait trouvé dramatique puisque vingt personnes m'avaient demandé l'autorisation de le transporter au théâtre ^ , j'ai dû chercher, dans le sujet et la donnée de ce roman, plusieurs scènes qui n'y sont pourtant pas. Suivre servilement un roman pour en extraire et en copier les scènes et le dialogue, serait très-agréable, en effet, à la paresse de l'auteur; mais, outre que la paresse et la spéculation se tiennent de près et ne sont pas de bon exemple, il y a impossibilité réelle à faire une pièce par ce moyen. Les scènes d'un roman ne sont pas écrites pour le théâtre, et il est même nécessaire de n'en pas conserver un mot. U se trouve, dans 1rs romans, fies situations infiniment prolongées qui plaisent au lecteur justement parce

qu'elles l'impatientent, et qui ennuieraient le spectateur par les raisons que j'ai dites plus haut. Un personnage de roman peut rester pendant tout un volume à l'état d'énigme; c'est même un des moyens du roman que de ne pas se révéler trop vite. A la scène, on se dégoûte vite d'un personnage en chair et en os qui tarde à se faire comprendre. Il faut donc, en tout, procéder autrement, et procéder autrement ce n'est pas copier : c'est créer une seconde fois.

Je dois de vifs remerciements aux acteurs, ces interprètes qui sont eux-mêmes des créateurs et que l'auteur doit toujours associer au mérite d'un succès, à part égale, au moins à la sienne propre. MUe Fernand, noble, belle et d'une grâce exquise, et M. Brésil, talent jeune et fougueux, nature puissante, présentent des types et des caractères que le public a cru reconnaître. M. Barré, simple et touchant dans le rôle de Patience, a conquis à la pièce toutes les sympathies de l'auditoire. J'ai déjà, envers cet artiste de premier ordre, plusieurs dettes de gratitude à acquitter. Il a été parfait dans le rôle du séducteur rustique de Claudie, et admirable après M. Deshayes, ce qui paraissait impossible, dans celui de Jean Bonnin du Champi. M. Fleuret, dans Marcasse, est grand peintre et acteur excellent. Cette composition le placera désormais, jlespère, au rang qui lui est dû. Quant à M. Ferville. un talent aussi éprouvé que le sien ne pouvait qu'honorer l'œuvre à laquelle il a bien voulu s'associer. M. Talbot est un esprit souple, une physionomie mobile et fine qui sait prendre tous les aspects. Pour qui l'a vu effrayant dans l'apparition de Jean le Tors, il y a plaisir et surprise à le voir dans les pères de la comédie de Molière présenter un masque impassible d'étonnement et de crédulité. M. Bey est une âme et une figure énergique-, qui a su faire un grand rôle du très-court iule de Léonard. MM. Saint-Léon, Harville et Saint-Germain, enfin M11'' Antheaume, m'ont apporté l'assistance de talent-; très-

supérieurs à l'importance de leurs rôles, et ce n'est pas ceuxlà que l'on doit remercier le moins.

Quant aux directeurs de l'Odéon, qui ont monté la pièce avec tant de magnificence et composé la mise en scène avec tant de goût, je les remercie comme artiste autant que comme ami.

George Saxd.

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