‹ Théâtre de George SandChapitre 92 sur 142 · PATIENCE, M. ALBERT · texte numérisé non relu

PATIENCE, M. ALBERT

(Us sont assis sur des souches près de la cheminée. Patience grossièrement et

pauvrement vêtu d'une culotte brune, d'une chemise jaunâtre et de gros sabots ;

M. Aubert, costume noir.)

PATIENCE, tenant un livre.

Dire que j'ai la tète dure comme une pierre, et que, maigre tant de leçons que vous m'avez données, je n'ai jamais pu apprendre à lire! Non. c'est chose impossible, quoi! quand c 14

il faut voir des lettre? rangées là-dessus, des mots, du blanc, du noir, ça me fait chavirer la cervelle, je pense à autre se ! je m'aperçois que je voudrais deviner au lieu d'apprendre, (il referme brusquement le livre. — M. Aubert se lève.) Mais

qu'est-ce que vous écoutez donc, monsieur Aubert ? est-ce que vous pensez encore à vous en aller ?

M. A OBERT, qui a levé la tète vers la fenêtre.

.le vois que c'est impossible. La nuit est trop noire, (n regarde sa montre.) Savez-vous. mon cher Patience, qu'il y a six heures que l'orage me retient ici ? ( Remontant sa montre ) Il est près de minuit.

PATIENCE

Ah ! vous comptez, vous mesurez le temps ! vous vous ennuyez dans la compagnie du pauvre vieux solitaire de la tour Gazeau.

M. AUBERT

Vous ne le croyez pas, mon ami ! Depuis que je suis attaché à monsieur le chevalier de Mauprat, ai-je passé plus d'une semaine sans venir causer longuement avec vous?

PATIENCE

Par bonté!

M. Al'BERT.

Non. par affection : vous êtes un des hommes que j'aime le mieux au monde, parce que avec l'austérité d'unjsaint vous avez la naïveté d'un enfant!

PATIENCE

Merci monsieur Aubert!... Et la bonne Edmée, elle m'aime aussi, pas vrai?

M. ALBERT

Sans la chasse d'aujourd'hui, elle serait venue avec moi ici.

PATIENCE

Rlle fail la guerre aux loups ? Bah! ils ne nie disent jamais rien, a moi qui vis au milieu d'< ux!

M. AUBERT, riant.

Aussi passez-vous pour sorcier! comme votre ami Marcasse ! Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu, le philosophe silencieux?

PATIENCE

Je l'ai vu dans la journée, il s'en allait à la Roche-Mauprat.

M. AUBERT

Il n'a donc pas peur de ces bandits ?

PATIENCE

Quel mal voulez-vous qu'ils fassent à ce pauvre brave homme ?

M. AUBERT

Et vous, ils ne vous ont jamais tourmenté?

PATIENCE

Je vis à la limite des terres où ils s'arrogent leurs anciens droits de corvée et de rançon. Je n'ai rien, je ne cultive rien... j'habite une ruine abandonnée, et pourtant j'ai eu maille à partir avec eux... il y a sept ou huit ans, Bernard Mauprat, leur neveu, passait par ici...

M. AUBERT

Bernard! malheureux jeune homme! élevé par eux, perdu par leurs exemples !

PATIENCE

Attendez... c'était alors un méchant garnement : j'avais apprivoisé une pauvre chouette qu'il trouva plaisant d'abattre d'un coup de pierre, en me traitant de meneux de loups, et en me menaçant de sa fronde. Je perdis le jugement en voyant couler le sang de l'oiseau. C'est la seule fois qu'il y ait eu du sang sur ma porte, et j'ai failli quitter la tour Gazeau à cause de ça. Je pris le garçonnet par les poignets. Il était déjà fort, je l'étais davantage, je le liai à un arbre, je m'armai d'une

THEATRE DE GEuRi.E SA.ND.

branche et je le fustigeai... Dame! c'est la seule fois aussi que j'aie frappé un enfant! mais j'avais mon idée : voyant que ce mauvais chien chassait de race, je voulais lui donner l'horreur du sang; j'avais attaché l'oiseau mort au-dessus de sa tête, et à chaque goutte qui tombait sur lui, je le fouaillais... bien doucement, je vous jure, mais de manière à l'humilier, je ne voulais pas autre chose! Il pleurait de rage, et il me jura que je m'en repentirais quand il aurait âge d'homme.

H. ALBERT

C'était fort imprudent à vous ! il a dû le dire à ses oncles...

PATIENCE

Eh bien, il y a du bon dans ce garçon -là. il ne l'a jamais dit, que je sache, et il m'a sauve la vie.

M. ALBERT

Comment cela?

PATI EXCE.

Oui, il s'est mis, l'an dernier, entre ses oncles qui voulaient me voler mes deux chèvres, et moi qui voulais les défendre... Mais entendez-vous?... C'est le pas d'un cheval! merci, il a de bons yeux ou une belle peur, celui qui galope en pleine nuit sur mon chemin, (on frappe avec force.)

M. A L'B E UT, un peu effrayé.

N'ouvrez pas ! c'est quelque malfaiteur, peut-être!

PATIENCE, souriant.

Ou bien c'est le casseux de bois, le fantôme de la forêt, (a ia porte.] Qui va là?

BERNARD, dehors.

Ouvrez, par tous les diables!... ou j'enfonce votre baraque !

PATIENCE

Oh! oh! c'est comme ça que vous parlez? passez votre

chemin, l'ami! Oh! vous avez beau pousser! la garniture est bonne! (a m. Aubert.) C'est moi qui l'ai faite.

EDMÉ E , dehors.

Dieu! c'est Patience! Ouvrez, ami, c'est moi!

PATIENCE

La voix d'Edmée! (u ouvre.) Entrez, entrez, fille du bon Dieu, et soyez la bienvenue.

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