ACTE I
LÉOJNORE.
Puis, à la suite de ces eutretiens sérieux, l'oreille et le cœur se reposeut aux rimes du poëte, doul les suaves accords font péuétrerdans l'âme les plus intimes et les plus délicieux sentiments. Ton esprit plus élevé embrasse une sphère plus haute; moi, je préfère l'île de la poésie et ses bois toul'fiisde lauriers.
LA PRINCESSE
Le myrte, on me l'a dit, croît plus que tout autie arbre en ce pays charmant. Les muses sont nonibreuses, et pourlant on pense moins à chercher parmi elles une amie, uni; compagne, qu'à rencontrer le poëte, qui semble nous éviter, nous fuir, et poursuivre quelque chose que nous ne connaissons pas, qu'au fond peut-être il ignore lui-même. Ne serait-il pas bien doux que nous pussions paraître à ses yeux à l'heure favorable, et que son cœur, soudainement épris, nous reconnût pour le trésor qu'il chercha si longtemps et si vainement dans le vaste univers?
LÉONORE
Il faut bien me prêter à cette plaisanterie. Le trait m'atteint, mais la blessure est peu profonde. J'honore le raérile dans chacpie homme, et je ne suis que juste envers Te Tasse. Son œil s'arrête à peine sur la terre, et sou oreille n'entend que l'harmonie de la nature. Ce que présente l'histoire, ce que fournit la vie, il s'en saisit aussitôt pour le déposer dans son sein; soti esprit rassemble ce qui se répand au loin dans l'espace, et son cœur anime l'inanimé. Souvent il ennoblit ce qui nous semble vulgaire, et ce que nous admirons reste à ses yeux dans le néant. Cet homme ]M0(ligfeux s'avance dan's la région magique qu'il s'est créée; il nous y eutr.ù:^'^. après lui, il nous force de prendre part à s. s eiichantenuiits. 11 semble s'approcher de nous, et il reste toujours hors de notre portée; il seiuble jeter sur nous la vue, et peutêtre, à notre place, voit-il apparaître des esprits.
LA PlilKCESSE.
C'est faire une peinture fine et délicate du poète, qui va planant dans l'empire des doux songes ; nia-is le monde réel,
1 0 TOIIOUATO TASSO.
je [tL-iise, Tiittire aussi et le relient par des liens non moins puissants. Les veis charmants que nous lisons, attachés çà et là à nos arbres, ces vers qui, semblables aux fameuses pommes d'or, réalisent pour nous un nouveau jaidin dos Hespén'des, n'y recomiais-tu pas les fruits gracieux d'un véri« lable amour?
Je jouis aussi de ces feuilles passionnées. — Il est une image imique, que le génie de notre poëte célèbre sous mille formes vallées. Tantôt il l'élève jusqu'au ciel brillant des étoiles, il s'incline devant elle et l'adore comme un ange au sein des images; tantôt il se glisse mystérieusement à sa suite, à travers la campagne paisible, et de chaque lleui' lui tresse une couronne. Si la déesse s'éloigne, il consacre la voie légèrement foulée par son joli pied ; caché dans le bocage, et tel que le rossignol, il remplit l'air et les bois des plaintes harmonieuses d'un cœur qu'amour rend malade : ses chants délicieux et sa douce mélancolie attirent toutes les oreilles; tous les cœurs sont entraînés 1
LA PRINCESSE
Et quand il nomme celle qu'il aime, il nomme Léonore.
LÉOiNORE.
C'est ton nom comme le mien, et je lui en voudrais d'en faire entendre un autre. J'aime que, sous cette équivoque, il puisse cacher le sentiment qu'il éprouve poiu' toi; j'aime aussi que ce nom chéri lui doive en même temps rappeler mou souvenir. Je ne parle point d'un amour qui veuille subjuguer l'objet qui l'inspire, le posséder exclusivement, en envier à tout autre l'aspect adoré. Lorsque, plongé dans une douce contemplation, il s'occupe de tes attraits, qu'il se plaise aussi dans l'idée d'un être moins élevé, tel (pie moi! — Ce n'est pas nous qu'il aime; pardonne-moi de le diie, mais, de toutes les sphères où son génie le transpoi te, il rassemble tout ce qu'il aime sur un nom qui est le nôtre; il nous attribue ce qu'il sent : nous paraissons l'aimer lui-même, et pourtant, nous n'aimons en lui que ce que nous pouvons aimer de plus parfait.