‹ Théatre de GoetheChapitre 136 sur 382 · ACTE · texte numérisé non relu

ACTE

LE TASSE

le m'en fl;ittais autrefois, à présent j'en désespère presque, Qvic son commerce serait iiislniclir pour moi ! ^oll conseil utile en mille circonstances! îl possède, je puis bien le dire, tout ce qui me manqne : mais les dieux se sont-ils tous réunis pour orner sou berceau? Non, les Grâces, bêlas! ne s'en sont point approcliées, et celui que ces vierges aimables n'ont pas doué de leurs faveurs peut sans doute en posséder beaucoup, en donner beaucoup ; mais jamais il ne se laissera aller aux mouvemenis de son cœur.

LA PRINCESSE

Ou peut du moins, et c'est beaucoup, avoir confiance en lui. Tu ne I eux tout exiger d'un seul homme, et celui-ci donne tout ce qu'il te promet. S'il s'est d'abord déclaré ton ami, il se chargera lui-mênie de suppléer à ce qui te manque. Soyez unis! je me flatte d'achever en peu de temps cet heureux dessein. Mais ne va point t'y opposer comme à ton ordinaire ! Léonore a longtemps vécu parmi nous, elle est remplie de finesse et d'élégance, il est aisé de se faire à elle ; et pourtant tu ne t'en es jamais tantiapprcrhé qu'elle l'eût voulu...

LE TASSE

Je t'ai obéi : autrement je m'en fusse éloigné, bien loin de l'approcher davantage. Quelque aimable qu'elle puisse paraître, je ne sais comment il arrive qu'il m'est presque toujours impossible de me découvrir entièrement à ses yeux. Lors même qu'elle a dessein de plaire à ses amis, on sent ({u'elle s'y prépare, et la sympathie se détruit.

LA PRIiNCESSE.

De cetti manière, nous ne pourrions jamais, dans ce monde, trouver de compagnie ; le sentier oiî tu vas te perdre nous égare à travers de solitaires bocages, de silencieuses vallées. Plus l'âme aspire à rétablir en elle-même l'âge d'oi qu elle ne retrouve point au dehors, moins elle peut y parvenir.

LE TASSE

Oh ! quel mot a prononcé ma princesse ! L'âge d'or, où s'est-il réfugié? Lui que chaque cœur cherche vainement!

r:8 TORQIIATO TASSO.

< et àue où comme de joyeux essaims, les liommes se répondaient, pour jouir, sur la surface libre de la terre ; où le berger et la bergère trouvaient sur la prairie un lit émaillé de fleurs et ronibrage sous un arbre séculaire, tandis qu'un bocage plus jeune entrelaçait familièrement ses tendres rameaux pour l'amour et ses transports passionnés : cet âge où, paisible et cl.ir, sur un sable toujours pur, le ruisseau flcxib.e embr.issait mollement les nympbes; où le serpent alors timidi' se perdait, sans nuire, dans le gazon ; où le faune entreprenant fuyait, bientôt cluUié par une brave jeunesse : cet âge où cbaque oiseau, dans le libre espace de l'air, chaque bête errant à travers les prairies et les montagnes, disait à l'homme : — Tout ce qui plaît est permis.

LA Pni.NCESSE.

Mon ami, l'âge d'or est bien loin: mais les belles âmes !c ramènent; et, s'il laut t'avouer ce que j'en [)ense, celui dont le poëte se plait à nous flatter n'a jamais, ce me semble, pins existé qu'aujourd'hui; ou, s'il a régné sur la terre, ce ne fut a&surément point à d'autres conditions qu'à celles qui peuvent toujours nous le rendre. I)es cœurs unis se rencontrent encore pour goûter ensemble les plaisirs de la belle nature, et il n'est qu'un mot de changé, mou ami, dans la devise di. monde : — Tout ce qui est convenable est permis.

LE TASSE

Ah ! si du moins un tribunal suprême, formé de cœurs nobles et bons, décidait de ce qui convient! Au lieu de cela, chacun juge tel ce qui lui prolite. Nous le voyons, tout Àed à l'homme puissant ou à l'homme adroit, et l'un et l'autre se croient tout permis.

LA PRINCESSE

Veux-lu savoir exactement ce qui est réellement convenable, interroge des femmes dignes de leur sexe; car les hommes, pour la plupart, ont pour princi[)e que ce qui l'éussit convient toujours. Les convenances entourent d'un rempart prolecteur notre sexe, tendre, léyer, vulnérable : là où règne la moralité, les fenmies régnent; elle ne sont rien là où la corruption effrontée commande Interroge I s deux | orlions

ÂCTli II. 199

de l'espèce humaine : l'homme veut la liberté; la femme appelle les mœurs.

LE TASSE

Ainsi donc, tu nous crois intraitables, grossiers, dépourvus de tout sentiment?

LA PRINCESSE

Non pas ! mais vous aspirez à des biens éloignés, et vos efforts doivent être pleins de violence. Vous vous risquez à engager l'éternité, tandis qiie nous ne pouvons posséder Hir cette terre qu'un bien, un seul bien, limité; tous nos vœux se bornent à souliaiter qu'il puisse être durable. Nou> ne sonnnes sûres du cœur d'aucun homme, pas même de celui qui s'est le plus ardemment donné à nous. La beauté e^t passagère, et c'est la beauté seule que vous paraissez estimer; ce qui reste après elle ne charme plus, et ce qui ne charme jilus est mort. S'il exist lit des hommes qui sussent apprécier le cœur d'une femme, qui pussent découvrir quel gracieux trésor de constance et d'amour le sein d'une lemme peut receler; si le >ouvenir de moments sublimement beaux pouvait rester vivant dans votre âme; si voire regard, ordinairement pénétrant, pouvait aussi percer le voile que jelteiit sur nous l'âge ou les souflrances ; si la possession, qui devrait vous calmer, ne vous poussait à poursuivre d'autres biens, alors de beaux jours renaîtraient s:ms peine pour nous, alors nous célébrerions aussi notre âge d'or.

LE TASSE

Tu me dis des choses qui viennent avec violence réveiller dans mon cœur des craintes déjà presque assoupies.

LA PRINCESSE

Quelle est la pensée? parle-moi librement

LE TASSE

J'ai souvent, et dernièrement encore, entendu dire (je l'aurais dû penser, lors même qu'on ne me leùt point dit) que de nobles princ-^s aspiraient à ta main. Nous redouions un malheur auquel Efus devons nous attendre, et nous pourrions presque désespéi'fcr. Tu nous quitteras, et la chose est toute

simple ; mais comment pourrons-nous supporter ta perte? Je

l'ignore.

LA PRINCESSE

Sois sans crainte pour le moment : je pourrais presque dire : Â cet égard, sois toujours sans crainle. Je me trouve bien ici, et j'y resterai volontiers. Je ne vois encore aucune raison pour m' engager : et.*i vous voulez que je demeure avec vous, prouvez-le-moi par voire conduite; que notre vie soit heureuse, et que la mienne le ^oit par vous.

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