‹ Théatre de GoetheChapitre 135 sur 382 · SCÈNE I Lk PRINCESSE, LE TASSE · texte numérisé non relu

SCÈNE I Lk PRINCESSE, LE TASSE

LE TASSE

0 princesse ! mes pas mal assurés le suivent, et des pensées sans ordre et sans mesure s'agitent dans mon âme. La solitude semble m'appeler, et murmurer avec complaisance ■CCS mots à mon oreille : Viens, je chasserai les doutes qui s'élèvent en ton sein. Cependant, lorsque je jette un ref;;ud sur toi, quand un mot de ta bouche vient frapper Jîion oreille attentive, un nouveau jour m'environne, et les liens qui ni'entouniienl tombent aussitôt. Je te l'avouerai sans peine, cet homme et son arrivée imprévue m'ont brusquement réveillé d'un songe bien doux. Ses manières, ses j) iroles ont agi si singulièrement sur moi, que je sens plus que jamais mon être se dédoubler et combattre tout éperdu avec lui-même.

LA. PRINCESSE

Il est impossible qu'un ancien ami, après avoir longtemps mené loin de nons une existence étrangère, puisse, à l'instant ;uème oia il nous revoit, se retrouver comme parle passé; mais il n'est |ias changé au fond ; quand nous aurons vécu quelques jours avec lui, l'accord renaîtra bien vite pour produire la plus belle et la plus heureuse harmonie. Lorsqu'il

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connaîtra mieux l'ouvrage qi;e lu viens d'adiever, il n'iiésitera icrtaiiKnient poiut à le placer à la hauleur du poëte qu'il l'oppose aujourd'iun" comme un géant sans égal.

LE TASSE

Ah! prince>se, l'éloge de l'Arioste m'a plulôt réjoui qu'offensé dans sa bouche. Il est consolant pour nous d'entendre célébrer riiomme qui se montre à nos yenx comme un gnnd modèle à suivre. Nous pouvons alors dire tout bas dans noire cœur : Prends une part de son mérite, et lu ne peux manquer d'obtenir une part de sa gloire. Non, ce qui m'a ému jusqu'au fond de l'âme, ce qui m'occupe encore tout entier, c'est de songer au train ordinaire de ce monde, qui, vif, infali^ub!e, immense, tourne aveuglément autour d'un seul homme sage ou su[iérieur, et accomplit la route qu'ose lui piesdire ce demi-dieu. J'écoutais, attentif et curieux, je recueillais avec empressement les paroles assurées de* cet homme plein d'expérience; et plus j'écoulais, hélas! plus je m'écroulais h mes proptes yeux, plus je tremblais de me perdre, rornnie Écho dans les montagnes, et de m'évanouir dans le néant comme les vains sons qu'elle répète.

LA PRINCESSE

Ne semblais-tu pas naguère sentir nettement comment le héros et le poëte vivent l'un pour l'autre, comment le poêle et le héros se cherchent tour cà tour, comment aucun des deux ne peut envier l'autre? Certes, ils sont nr.uids les hauts faits qui méritent l'honneur d'être chantés; muselle est belle aussi la mission d'en porter jusqu'à la po>térité, par des chants dignes de leur sujet, le récit énergique et plein. Au sein de l'État borné qui te protège, conteute-ioi de voir en paix, et conuTie du rivage, le courant déréglé du monde

Et n'est-ce pas en ces lieux mêmes que j'ai vu d'abord avec quelle magnificence on récompense avant tout riiouime vaillant? J'arrivai ici, enfant inexpérimenté an moment même où des fêles multipliées sembl dent faire de Ferrare le rendezvous ne l'honneur. Oh! quel spectacle! Un ceic.e, tel que le soleil n'en v- rrn rr^'"* r^/^ ?i!'t • "^ rcmlilabu:, cci. uait la [tlace u. ■ 17

rjî TORQUATO TASSO.

imineiise où la valeur adroite ;illaii se moiilrer flans tout son éclat. Là siégeaient pressés les plus belles teninifs, li s lionimes Ks plus illuslres de nos jours: l'œil pnrconral avec surprise coite Mdhie îbu'e; on s'écriait : Lm putrie seule, létioite péninsule, lésa tous réunis dans ces murs; ils forjiienl ensemble le plus majestueux tribunal qui ait jamais prononcé sur l'bonncur, sui- la vertu, sur le mente; examinez-les l'un après laiitre, et vous n'en trouverez pas un seul (|ui ait à rougir (le sou voisin. Et alors s'ouvraient les barrières; les coursiers pian'iieiit, les casiiues et les boucliir> brillaient, les uuyers se pressaient, le sondes trompettes i-etentissait; les lances criaient en se brisant, le ca-^que et le bom lier résonn lient sous les atteintes des combattants, et tout à coup la poussière enveloppait de ses tourbillons la gloire du vainqueur et la honte du vaincu. Oh! laisse-moi tiier le voile sur un s|)ecti;cle (jui m'éblouit. Qu'en ce moment le sentiment de ma nullité ne devienne pas trop vif.

LA PIlINCESSE.

Tandis que l'aspect de ce noble^ concoius et de ces Jeux guerriers t'enflammait d'émulation, te commandait la peine et l'eflort, j'aurais pu, jeune ami, te donner une leçon muette de patience. Ces fêtes que tu vantes, que cent témoins m'ont alors et longtemps après vantées comme toi, je ne les ai point vues. Reléguée dans un lieu solitaire, oij, à de longs intervalles, le dernier écho de la joie pouvait à peine venir expirer, il me fallait supporter plus d'une doid'ur et plus d'une pensée triste. Les ades étendues, l'image de la mort planait i mes regards, me cachant la vue d'un monde où tout était nouveau pour moi. Pev» k peu le spectre s'éloigna et souffrit que j'entrevisse, comme à travers un crêpe, les couleurs pâles mais agréables de la vie : je voyais des formes aniuiées s'élever de nouveau et se déployer doucement à mes faibles yeux. Quand, pour la première fois, je ipiiitai le lit (le souffrance, encore appuyée sur le bras de mes lenunes, Luei étia vint à moi, pleine d'une vie joyeuse, te conduisant par la main. Tu fus le premier qui, au moment où se renouvelait mon être, t'offris ï ma vue, objet inconnu et nouveau.

ACTK H. i95

Alors j'os[»éi ai l)eaiico',ip pour loi et pour moi, et cet espoir ne nous a pas eiuore lionipés.

LE TASSE

Et moi, étonrrli par la confusion de la foule bruyante, aveuglé par tant d'éclat, ému de passions diverses, j'avançais en silence, près de la sœur, à travers les détours paisil'Ies du palais ; puis je pénétrai dans l'asile oii tu nous apparus bientôt, soutemu! par tes femmes. — Quel moment ce fut pour moi ! — Oh ! pardonne ! — De même que la Divinité se plaît à dissiper sans peine, par sa présence, le pre>tige des idées et du fracas du monde; de même, en voyant ton céleste regard, jf me sentis guéri de toute vaine fantaisie, dégagé de foute ambition mensongère, enlevé à toute fausse impulsion. Dans mon inexpérience, j'avais adressé mes dgsirs a mille objets divers : et, en ce moment, bonteux, je rentrai pour la première fois en moi-même, et j'appris enfin à connailie ce qui est digne d'être déliré. C'est ainsi qu'on cherclio vainement sur le vaste sable des mers une perle qui repose et se cacbe enfermée dans une écaille solitaire.

LA PRIIN'CESSE.

D heureux jours commencèrent alors; et si le duc d'L'rbino ne nous eût pas ravi ma sœur, nos années auraient lui 'au sein d'un bonheur sans mélmge. — Mais, hélas! nous n'avons que trop à regretter aujourd'hui l'âme enjouée, le cœur plein de vie et de force, l'esprit riche et ingénieux de cette aimable femme.

XE TASSE

Je le sais trop bien ; depuis le jour qui la vit quitter ces lieux, nul autre n'a pu te rendre à la douce joie. Condiien cette idée n'a-t-el!e pas de fois déchiré mon âme ! Combien de fois, dans le silence des forêts, n'ai-je pas soupiré des douleurs dont tu étais l'objet! Ah! m'écriai-je, celte sœur a-t-elle donc seule le bonheur, le droit de suffire à celle qui m'est si chère? N"est-il donc plus de cœur qui soit digne de sa confiance, qui puisse répondre au sien? L'esprit el ses traits piquants ont-ils perdu leur feu? Est-il pos^ible qu'une femme, quelque parfaite qu'elle puisse être, soit tout pour

elle? Pardonne, o princesse " parfois iilors je pensais à moimême, et je soLiliailais pouvoir devenir (]uelque clioieà te yeux ; peu de chose seulement, mais au moins queLpie chose; je souhaitais le prouver, non par de vains discours, mais par des faits, par ma vie tout entière, jusqu'à quel point mon cœur s'est en secret consacré à ton culte. Mais je n'y ai point réussi; j'ai souvent fait par erreur ce qui devait t'affliger; j'olfensais celui que tu protégeais; maladroitenuiit j'ai compliqué ce que tu voulais démêler; et c'est anisi ipi'au moment même où je voulais me rapprocher de toi, je sentais que je m'en éloignais toujours davantage.

LA. PRIKCESSE.

Je ne me suis jamais trompée sur tes intentions, et je sais combien tu prends à tâche de te nuire à toi-même. Tandis que ma sœur sait l'art de vivre avec chacun, quel qu'il puisse êlre, loi, tu ne saurais, même après des années, te retrouver dans un ami.

LE TASSE

Blâme-moi ! Mais ensuite, dis-moi oii est l'homme, oij est la femme, avec qui je puisse me risquer à parler librement comme j'ose le faire avec toi.

LA PRINCESSE

Tu devrais te fier à mon frère.

LE TASSE

11 est mon prince ! Ne crois pas toutefois qu'un amour outré de l'indépendance enorgueillisse mon cœur : l'homme n'est pas né pour être libre, et le sort le plus be;iu pour une âme élevée, c'est de servir sous un prince qu'elle honore. Mais enfin ton frère est mon maître, et je sens toute la force de ce grand mot. Je dois apprendre à me taire quand il parla, à agir quand il ordonne, lors même que ma raison, que mon cœur pourraient vivement le contredire.

LA PRIiNCESSE.

Tel n'est jamais le cas avec lui. Maintenant d'ailleuj's qu'Anvonio est de retour, tu as certainement retrouvé un sage ami de plus.

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