‹ Théatre de GoetheChapitre 145 sur 382 · I.E TASSE · texte numérisé non relu

I.E TASSE

Oh ! oui, raconte, raconte la chose mot pour mot; et si tu peux reproduire devant notre juge chaque syllabe, chaque geste, ose-le seulement! insulte-toi toi-même poiu' la second ; fois! viens témoigner centre ta propre cause. Mon pouls, mo souille ne te démentiront pas an instant.

ANTOiSlO.

Si tu as encore quelque chose à dire, parle ; sinon, tais-toi, et ne m'interromps point. — Ai-je commencé la querelle, ou bien est-ce ceite lèie chaude? Qui que ce soil, est-ce là qu'est la faute? C'est ce qu'il faut examiner avant tout.

LE TASSE

Comment cela? La première question, ce me semble, est de savoir qui de nous deux a tort ou raison.

Non pas : ton esprit égaré peut le croire.

ALPHONSE

Antonio!

ANTONIO

Je révère un signe de Ton Altesse ; mais ordonne qu'il se taise : quand j'aurai parlé il pourra répondre; tu décideras ensuite. Ainsi je me borne à dire que je ne puis raisonner avec lui, récriminer, me justifier nioi-niênie, ni m' offrir maintenant à le saiisfaire; car dans l'élat où tu le vois, il n'est pas maître de lui. Une force rebelle le gouverne, (jue ta bonié pourra tout au plus adoucir. Ici même, il m'a menacé, il m'a défié ; à peine si devant toi il a caché son éj)ée nue; et si tu n'étais point intervenu, seigneur, je païaîtrais moi-même en ce montent à tes yeux, onbliani mes propres devoirs, complice de cet homme, et rougissant devant toi.

ALPHONSE, au Tasse.

Tu n'as pas bien agi.

LE TASSE

Seigneur, mon cœur est libre aussi sûrement que le tien. Oui, c'est vrai, j'.u menacé, défié, tiré l'épée; mais tu ne sais pnsjus(iu'à quel point sa langue pei fuie et ses paroles trop bien choi.^ies m'ont blessé, de quelle manière sa dent

acérée et rapide a lancé dans mes veines le ])liis sulilil poi' son; comment il a de plus enflammé la fièvre q ni m'avenj^lail, (u ne peux le savoir! avec le même calme, la même froideur qu'il opposait à mes attaques, il m'a provoqué au dernier degré de la colère. Ali! tu ne le connais pas, et lu ne le connaîtras jamais! Je suis venu lui olfrir avec chaleur 1 amitié la plus belle, il m'a jeté mes dons aux pieds; et si nion àme n'avait pas bonillonné en ce moment, je devenais pour toujours indigne de te plaire et de te servir. Pardonne, si j'ai oublié et les lois et les lieux ; je ne puis nulle part être vil, endurer nulle part lliumiliation. En (pjelqiie lieu que je me trouve, si mon cœur manque jamais à ce qu'il se doit, comme à ce qu'il te doit, punis-moi alors, chasse-moi, et que je ne revoie jamais ton regard!

ANTOiSIO.

Voyez avec quelle aisance ce jeune homme porte le poids des torts les plus graves, et secoue ses fautes comme la poussi'ère de ses vêtements! Il y aurait de quoi sélonnei", si l'on ne connaissait déjà le pouvoir magique de la poésie, si l'on ne savait combien elle aime à se faire un jeu de l'inqiossible. Je doute un peu, seigneur, que la chose soit jugée si légèrement, par toi, par tous tes serviteurs. La majesté des princes étend son égide sur quiconque s'approche d'elle comme d'une divinité, et de son séjour comme d'un invio- 'able asile. Les passions s'apaisent au seuil du palais qu'elle habite, comme au pied des autels. Là, jamais ne brille le glaive, nul mot menaçant ne se fait entendre; là, l'offensé lui-même n'exige point de vengeance. La terre offre un espace assez vaste à la fureur, à la haine irréconciliable ; et si le lâche craint de porter un défi dans celte arène ouverte, l'homme de cœur n'y fuira pas le combat. Mais ces murs! tes ancêtres les ont fondés sur la sécurité, ils ont affermi ce sanctuaire de leur dignité suprême, et maintenu sagement la paix qui doit y régner, par de stricts et sévères châtiments. Le bannissement, les fers, la mort atteignaient le coupable ; on n'avait point d'égard aux personnes; la clémence ne retenait point le bras de la justice, et le crime audacieux se sen-

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