‹ Théatre de GoetheChapitre 151 sur 382 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Elle ne donne poiuL d'eiifants à son jenne époux. Il Ja respecte, et ne lui fait point souffrir la peine de sa stérilité; mais la joie n'habite point leur maison. Qne servit à ma mère sa sagesse si haute, son sens si parfait, ses comiaissances en tout genre? A-t-elle su se préserver des erreurs du dehors? Non. On nous enleva à ses caresses; elle est morte maintenant, et n'a pas même laissé à ses enfants la consolation de la voir mourir réconciliée avec son Dieu.

LÉONOr.E.

Ah! ne pense point à ce dont chacun manque ! Considère plutôt ce qui reste à chacun ! El il te reste beaucoup à toi, ô princesse.

LA. PRIKCESSE.

Que me reste-t-il? la patience! j'ai pu l'exercer dès mon âge le plus tendre. Quand mes amis, quand mon frère et ma sœur allaient ensemble chercher la joie au milieu des plaisirs et des fêtes, la maladie me retenait dans ma chambre. 11 me fallut m'habituer de bonne heure à la soullVance et aux [irivations, et j'eus pour fidèle compagne la douleur et son cortège. Un seul plaisir, le plaisir du chant, charmait encore ma solitude : je m'amusais alors avec moi-même; je berçais, j'endormais par de doux accords mes regrets, mes vœux, mes ennuis; souvent ainsi la peine se changeait eft jouissance, l'affliction même devenait harmonie! On ne me laissa pas longtemps goûter ce dernier bonheur; le médecin me l'interdit, et son arrêt sévère me prescrivit le silence. 11 me fallut vivre, souffrir et renoncer à l'unique et faible consolation qui me restait encore!

LÉONORE

Mais tant d'amis se pressaient autour de toi! Et maintenant tu es guérie, lu peux jouir de la vie.

LA PRIiNCESSE.

Je suis guérie, c'est-à-dire que je ne suis pas malade. J'ai des amis, et leur fidélité me rend heureuse. J'en avais un aussi. . .

LÉOISORE.

Tu l'as encore.

222 TOUOUATU iASSU.

LA PniiNCESSE.

Et je vais bientôt le peidie. L'instant, où je le vis pour la première fois fut solennel : j'échappais à peine à mes nombreuses souffrances, la douleur et la maladie venaient à peine de me quitter. Humble et silencieuse, j'apparaissais de nouveau dans la vie; je commençais à jouir du joiu- et de la fociété des miens; je reprenais courage et je savourais à longs Iraits le baume le plus pur de la douce espérance. J'osais lancer mes regards plus loin dans l'avenir, et des images caressantes s'avançaient à ma rencontre. C'est alors, Léonore, que ma sœur vint me présenter le jeune poëte; elle le tenait par la main, et alors je te l'avoue, mon âme se saisit de lui pour le garder éternellement.

LÉONORE

We t'en repens point, ô princesse! On gagne à reconnaître ce qui est digne de nous, un bien qui ne peut jamais nous être ravi.

LA PRIKCESSE.

Le beau, la perl'ection même est à craindre comme la llainnie; elle est utile tant qu'elle brûle à ton foyer, ou brille ])()''}' loi du haut d'im flambeau : comme alors elle est bienfa i-;inte! qui saurait, qui pourrait s'en passer? Mais aussi i] i II' de maux ne va-t-elle pas causer, si, mal surveillée, elle s'élance, et dévore tout autour d'elle! Laisse-moi maintenant. J'en dis trop, et je ferais mieux de cacher, même à toi, combien je suis faible et malade.

LÉONORE

Le mal de l'àme ne se dissipe jamais mieux que par la coiiiiance et la plainte.

LA PPIKCESSE.

Si la contiaiice en guérit, j? ^rai bientôt délivrée; car la mienne pour toi est pure et parfaite. Ah! mon amie, il est vrai, j'y suis résolue; qu'il parte! mais je sens d'avance les longues douleurs qui m'attendent aux jours où je serai privée du bien qui me charmait. L'aurore ne vient dt'jà plus enlever au sommeil, qui fuit mes paupières, sa douce image réllécliie dans un songe; l'espoir de le revoir ne remplit plus

Page 1