‹ Théatre de GoetheChapitre 338 sur 382 · SCÈNE I LA MITRESSE DE LA COUR, LE SECRÉTAIRE · texte numérisé non relu

SCÈNE I LA MITRESSE DE LA COUR, LE SECRÉTAIRE

LE SECRÉTAIRE

Mérité-je que tu me rebutes, au moment oià ^'e t'apporte Bne nouvelle tant désirée? Ecoute d'abord ce que j'ai à te dire.

LA MAITRESSE DE LA COUR

Je sens bien ce que cela signifie. Ah! permets à mon œil d'éviter un regard trop connu, à mon oreille de sq fermer à une voix trop écoutée, à ma volonté de fuir l'ascendant de l'homme qui , toujours à mes côié:- comme un spectre, agit sur moi par l'amour et par l'anulié d'une manière irrési.>tible.

LE SECRÉTAIRE

Lorsque, après une longue attente, je vide enfin à tes pieds la corne d'iibondancedu bonheur, et que I juhoic du jour quj doit nous unir à jamais se lève solennellenienl à l'horizon,

aci'l; II. boi

i;est alors que tu parais pleine d'indécision et de répugnance, et que tu veux liiir les olfresd'un époux.

LA MAÎTRESSE DE LA COUR

Tu ne me montres qu'un des côtés, celui qui brille el éblouit, comme la terre éclairée des rayons vivifiants du soleil; mais derrière s'étend une nuit sombre et pleine d'iiori eur que je redoute déjà.

LE SECRÉTAIRE

Ne regarilons d'abord que le (ôté brillant. Désires-tu une habitation au milieu de la ville? La veux-tu spacieuse, eu lion air, bien ornée, telle qu'on peut la désirer pour soi et pouï les hàte> qu'on reçoit? elle est prête; et, si tu le veux, l'hiver j)i"ochain nons trouvera plongés dans les plaisirs. Si au prinlenips lu aimes à voir la canqiagne, une maison, un jardin, des champs lerliles nous y attendent aussi. Tout ce que l'imaj:ination [)eut se figiaer de plus riant en forêts, en bocages, en prairies, en ruisseaux et en lacs, nous le posséderons, et nous en jouirons. A côtéde cela, des rentes nous permettront, au moyen d'économies faciles, d'augmenter chaque année une aisance ceitaine.

LA MAÎTRESSE DE LA COUR

Ce tableau, quelque flatteur que tu me le représentes, s'entoure à mes yenx de tristes nuages. Le Dieu du monde ne m'offre pas l'abondance sous une forme digne d'envie, mais sous une forme odieuse. Quel sacrifice demande-t-il? J'aiderai à détruire le bonheur dune élève qui m est chère? Mais pourrais-je goûter d'un cœur libre ce que me donnerait \m tel crime? Eugénie, toi dont la paisible existence devait ^e développer tout entière près de moi et porter de si beaux fruits, puis-je encore distinguer ce qui tapparC^ut et ce que tu as reçu de moi? Toi que je porte dans mon cvcur comme mon propre ouvrage, faut-il l'immoler maintenant? De (luoi éles- \ous formés, ciuels, pour m'oser proposer im tel crime, et croire qu'on peut me le payer?

li est viai ([u'un cœur noble et bon voudrait garder tel qu'il l'a couiervé dc|juis l'eiifaucc nu trésor qui devient toujours

plus beau et plus digne d'èlre oifert à la divinité sainte qui !::> bile en nous. Mais lorsque la puissance qui nous gouvcn e exige de nous un grand sacrifice, nous cédons à la nécessiîé, quoique notre cœur en saigne. Ce sont deux mondes, iv.a chère, qui se combalfent avec acliarnemeut.

LA MAÎTRESSE DE LA f.ODR.

Tu te jettes dans un monde tout à fait étranger à mes sentiments, en préparant au noble duc, ton muître, des jours d'une douleur si amère, et eu l'enrôlant dans le parti de son fils. Lorsque le pouvoir suprême peut paraître favoriser le crime, nous appelons cela hasard; mais l'honur.e qui avec réflexion choisit un tel lot isl une énigme pour moi .. Et nv>\, ne suis-je pas aussi une énigme pour moi-même, de tenir encore à toi avec tant d'allachement, lorsque tu t'efforces de m'entiaîntr dans l'abîme? Pourquoi la nature t"a-t-elle donné un extérieur agréable, et qui plaît irrésistiblement, en mettant dans ion sein un cœur froid, ennemi de la félicité d'autrui.'

LE SECRÉTAIRE

Doutes-tu de la vivacité de mon amour?

LA MAÎTRESSE DE LA COUR

Je voudrais m'anéaiilir, si je le pouvais. Mais pourquoi m'aflligei encore de ce plan odieux? N"avais-tu pas juré d'ensevelii cette infamie dans un silence éternel?

LE SECRÉTAIRE

Hélas ! die devient de jour en jour plus nécessaire. On force le jeune prince à prendre un parti. Pendant bien des années, Eugénie n'a clé qu'une enfant insignifiante et inconnue. Toi seule tu l'as élevée depuis sa naissance d.ms ces vastes salles; peu de personnes la visitaient, et toujours en secret. Mais comment eût pu se cacher l'amour de son père? Fier du mérite de sa fille, il la laissait peu à peu voir publiquement, tantôt à cheval, l;intôl en voiture. Chacun questionne, et à la fin chacun sait qui elle est. Maintenant la mère est morte; Eugénie était i'ef roi de cette femme orgueilleuse, parce qu'elle semblait toujours lui re|iruclier sa faiblesse Elle n'a jamais reconnu sa fiilc, à [>èiiic l'a 'elle vue. Le duc, se sentant libre par la mort

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