‹ Théatre de GoetheChapitre 359 sur 382 · ACTE IV. 54 j · texte numérisé non relu

ACTE IV. 54 j

un gage précieux. Un peu de calme! ua peu dfc patience! et tout ni'élait favorable, j'ose le croire. Je vculiis précipiter les choses, je me l.iissai entraîner par une tentation pressante. Est-ce là la cause de mes maux? Je vis et je racontai ce qu'il m'était détendu de voir et de raconter. Une faute si léiièif mérilait-elle donc d'être si cruellement punie? Enfreindre en badinant une défense qui ne semblait pas sérieuse, est-ce assez poin- s'attirer une condamnation irrévocable? Ce que la tradition des peuples nous rapporte d'incroyaljle est donc vrai : la faible et courte jouissance de manger une pomme a causé le malheur du monde entier. Une clef me fut confiée, et, voulant ouvrir les trésors qui m'étaient défendus, je n'ouvris que mon tDuibeau.

LE CONSEILLER

Tu ne saurais trouver la source du mal ; et, d'ailleurs, tu !a connaîtrais qu elle ne cesserait pas découler.

EUGÉNIE

Je cherôhe eu vain à me persuader que de si faibles transgressions soient cause de si grandes souffrances. Je porte plus haut mes soupçons. Les deux hommes éminents auxquels je croyais devoir tout mon bonheur semblaient se tenir par la main. La discorde des partis, qui prend naissance dans les anties obscurs, paraîtra peut-être bientôt à découvert; les craintes et les soucis qui m'entourent dépendent peut-être d'événements qui, en m'écrasant, menacent aussi le" monde d'anéantissement.

LE CONSEILLER

Que jeté plains! Ta douleur est l'image même du destin; la terre ne te semblait-elle pas couverte de joie et de bonheur lorsque, enfant pleine de gaieté, tu ne marchais que sur des fleurs?

EPGÉNIE.

Qui mieux que moi vit la terre parée de toutes ses fleurs? Hélas! autour de moi tout était pur, riche, abondant, et tout ce (jue l'homme peut désirer sendilait prodigué pour mes f)laisirs. A qui devais-je un tel paradis? J'en étais redevable il l'amoui d'un père qui, soigneux dans les plus petites comme

' i4 LA FILLE NATURELLE,

ians les plus grandes choses, semblait vouloir m'accabltr de • puissances du luxe, et former en même temps mon corps et • non esprit à supporter de si grands biens. Penaant que toutesces futilités amoUissanles m'environnaient, une ardeur chevaleresque me poussait à lutler contre le danger, en domptant un cour^ier, en conduisant un char. Je souhaitais souvent de visiter les pays lomt ins, de parcouru' des espaces nouveaux et étrangers : mon noble père promit de me menei voir la mer; il voulait jouir de mes premiers regards plongeant dans l'infini, et son amour devait partager mon ravissement. J'y suis maintenant, je considère cette vaste étendue, it elle me semble étroite, il me semble qu'elle m'étouffe. 0 Dieu ' que le ciel et la terre paraissent bornés, lorsque notre cœur tremble dans ses propres limites!

LE CONSEILLER

Infortunée ! comme un météore tu tombes brisée de ta sphôre élevée : tu as faussé l'orbite qui m'était tracé en le touchant dans ta chute; tu as à jamais gâté pour moi le spectacle lie la pleine mer. Quand je verrai Pliébus se préparer une couche enflammée, et que tous les yeux verseront des larmes d'admiration, je me détournerai pour pleurer sur ton sort. J'apercevrai de loin, sur la lisière du sombre Océan, la route déplorable que tu suivras, je penserai à toi, privée de tout ce que l'habitude t'a rendu nécessaire, et â tous les maux nouveaux et inévitables qui t'accableront. Les traits du soleil pénètrent ce pays humide, à peine arraché aux flots; un souffle empesté en parcourt sans cesse les bas-londs couverts de brouillards bleuâtres et venimeux. Je vois s'écouler dans le chigrin et dans l'aitenle de la mort une vie de jour en jour plus pesante et plus frêle. 0 toi qui es maintenant devant moi si florissante et si pleine de santé, dois-tu, si jeune encore, succomber à une lente agonie?

EUGÉNIE

Tu me fais fiémir. C'est donc là, c'est là qu'on vent m'exi-

!or, dans cette région qu'on m'a dépeinle depuis mon enfance sous des'trails si hideux et comme ui coin de l'enfer! là où ks sei|)ents et les tigres se glissen avec rage à travers les

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