‹ Théàtre de Jean RacineChapitre 207 sur 211 · ACTE V, SCENE IV 3o · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE IV 3o

Et n'ose qu'en tremblant en croire mon oreille. Xipharés vit encor? Xipharés, que mes pleurs...

Arbate.

Il vit chargé de gloire, accablé de douleurs. De sa mort en ces lieux la nouvelle semée Ne vous a pas vous seule, et sans cause, allarmée. Les Romains, qui par tout l'appuïoient par des cris, Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits. Le roy trompé luy-mesme en a versé des larmes, Et, désormais certain du malheur de ses armes, Par un rebelle fils de toutes parts pressé, Sans espoir de secours tout prest d'estre forcé, A" 1 * ^

Et voyant, pour surcroist de douleur et de haine, Parmi ses estendars porter l'aigle romaine, Il n'a plus aspiré qu'à s'ouvrir des chemins, Pour éviter l'affront de tomber dans leurs mains.

D'abord il a tenté les atteintes mortelles Des poisons que luy-mesme a crû les plus fidelles. Il les a trouvé tous sans force et sans vertu. « Vain secours, a-t-il dit, que j'ay trop combattu : Contre tous les poisons soigneux de me défendre, J'ay perdu tout le fruit que j'en pouvois attendre. Essayons maintenant des secours plus certains, Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains. » Il parle, et, défiant leurs nombreuses cohortes, Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes. A l'aspect de ce front, dont la noble fureur Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur, Vous les eussiez veû tous, retournant en arrière, Laisser entre eux et nous une large carrière; Et déjà quelques-uns couroient épouvantez Jusques dans les vaisseaux qui les ont apportez.

5o8 MITHRIDATE

Mais le diray-je, ô Ciel ! rassurez par Pharnace, Et la honte en leurs cœurs réveillant leur audace, Ils reprennent courage, ils attaquent le roy, Qu'un reste de soldats défendoit avec moy.

Qui pourroit exprimer par quels faits incroyables, Quels coups, accompagnez de regards effroyables, Son bras, se signalant pour la dernière fois, A de ce grand héros terminé les exploits ?

Enfin las, et couvert de sang et de poussière, Il s'estoit fait de morts une noble barrière. Un autre bataillon s'est avancé vers nous.

Les Romains, pour le joindre, ont suspendu leurs coups. Ils vouloient tous ensemble accabler Mithridate. Mais luy : « C'en est assez, m'a-t-il dit, cher Arbate. Le sang et la fureur m'emportent trop avant.

Ne livrons pas sur tout Mithridate vivant. » Aussi-tost dans son sein il plonge son épée.

Mais la mort fuit encor sa grande ame trompée. Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant, Foible, et qui s'irritoit contre un trépas si lent; Et, se plaignant à moy de ce reste de vie, Il soulevoit encor sa main appesantie, Et, marquant à mon bras la place de son cœur, Sembloit d'un coup plus seur implorer la faveur. Tandis que, possédé de ma douleur extrême, Je songe bien plûtost à me percer moy-même, De grands cris ont soudain attiré mes regards. J'ay veû, qui Pauroit crû ? j'ay veû de toutes parts, Vaincus et renversez, les Romains et Pharnace, Fuïant vers leurs vaisseaux, abandonner la place , Et le vainqueur, vers nous s'avançant de plus prés, A mes yeux éperdus a montré Xipharés.

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