‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 100 sur 225 · ACTE [V, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE [V, SCENE II

Que le traître se flatte, avec quelque justice, Que vous n'avez vaincu que par son artifice; Et c'est à ma douleur un spectacle assez doux De le voir partager cette gloire avec vous.

En vain vôtre douleur s'arme contre ma gloire. Jamais on ne m'a vu dérober la victoire. Et, par ces lâches soins qu'on ne peut m'impuier. Tromper mes ennemis au lieu de les domter. Quoique par tout, ce semble, accablé sous le nombre, Je n'ay pu me résoudre à me cacher dans l'ombre. Ils n'ont de leur défaite accusé que mon bras, Et le jour a par tout éclairé mes combats. Il est vray que je plains le sort de vos provinces. J'ay voulu prévenir la perte de vos princes; Mais, s'ils avoient suivi mes conseils et mes veux, Je les aurois sauvés ou combatus tous deux. Ouy, croyez...

AXIANE

Je crois tout. Je vous crois invincible. Mais, Seigneur, suffit-il que tout vous soit possible? Ne tient-il qu'à jetter tant de rois dans les fers. Qu'à faire impunément gémir tout l'univers? Et que vous avoient fait tant de villes captives. Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives? Qu'ay-je fait pour venir accabler en ces lieux Un héros sur qui seul j'ay pu tourner les yeux? A-t-il de vôtre Grèce inondé les frontières? Avons-nous soulevé des nations entières Et contre vôtre gloire excité leur couroux ? Helas ! nous l'admirions sans en estre jaloux. Contens de nos Estats et charmez l'un de l'autre,

Nous attendions un sort plus heureux que le vôtre. Porus bornoit ses vœux à conquérir un cœur, Qui peut-estre aujourd'huj l'eust nommé son vainqueur. Ah ! n'eussiez-vous versé qu'un sang si magnanime, Quand on ne vous pourroit reprocher que ce crime, Ne vous sentez-vous pas, Seigneur, bien malheureux D'estre venu si loin rompre de si beaux nœuds? Non, de quelque douceur que se flatte vostre ame, Vous n'estes qu'un tyran.

Alexandre.

Je le voj bien, Madame, Vous voulez que, saisi d'un indigne couroux, En reproches honteux j'éclate contre vous. Peut-estre esperez-vous que ma douceur lassée Donnera quelque atteinte à sa gloire passée. Mais, quand vostre vertu ne m'auroit point charmé, Vous attaquez, Madame, un vainqueur desarmé. Mon ame, malgré vous à vous plaindre engagée. Respecte le malheur oii vous estes plongée. C'est ce trouble fatal qui vous ferme les yeux, Qui ne regarde en moy qu'un tyran odieux. Sans luy, vous avoùriez que le sang et les larmes N'ont pas toujours souillé la gloire de mes armes: Vous verriez. ..

AXIANE

Ah ! Seigneur, puis-je ne les point voir. Ces vertus dont l'éclat aigrit mon desespoir? N'ay-je pas vu par tout la victoire modeste Perdre avec vous l'orgueil qui la rend si funeste? Ne vois-je pas le Scythe et le Perse abatus Se plaire sous le joug et vanter vos vertus, Et disputer enfin, par une aveugle envie,

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