‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 114 sur 225 · AU TROISIÈME LIVRE DE L'ENEIDE · texte numérisé non relu

AU TROISIÈME LIVRE DE L'ENEIDE

(C'est Enée qui parle.)

Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem. Sollemnes tum forte dapes et tristia dona Libabat cineri Andromache , Manesque vocabat Hectoreuni ad tumulum, viridi quem cespite inanetn Et geminas, causam lachrimis, sacravemt aras... Dejecit vultum, et demissa voce locuta est : O felix una ante alias rriameïa virgo, Hostilem ad tumulum, Trojse sub mœnibus altis, Jussa moril qux sortitus non pertulit ullos, Nec victoris heri tetigit captiva cubile. Nos, patria incensa, diversa per aequora vectx^ Stirpis Achillex fastus juvenemque superbum, Servitio enixx, tulimus, qui deinde secutus Ledseam Hermionem Lacedemoniosque hymenaeos... Ast illum, ereptae magna inflammatus amore Conjugis, et scelerum furiis agitatus, Orestes Excipit incautum patriasque obtruncat ad aras.

Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie; Toilà le lieu de la scène, l'actiori qui s'y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères, excepté celuy d'Hermione, dont la jalousie et les emportemens sont assez marquez dans VAndromaque d'Euripide.

Racine, [. i^

C'est piesque la seule chose que j'emprunte icy de cet auteur, car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sienne, le sujet en est pourtant tres-different. Andromaque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui est un fils qu'elle a eu de Pyrrhus et qu'Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais icy il ne s'agit point de Molossus. Andromaque ne connoist point d'autre niary qu'Hector ny d'autre fils qu'Astyanax. J'ay crû en cela me conformer à l'idée que nous avons maintenant de cette princesse. La pluspart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connoissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ny un autre mary ny un autre fils; et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite si elles avoient coulé pour un autre fils que celuy qu'elle avoit d'Hector.

11 est vray que j'ay esté obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu'il n'a vécu ; mais j'écris dans un païs où cette liberté ne pouvoit pas être mal receuë : car, sans parler de Ronsard, qui a choisi ce même Astyanax pour le héros de sa Franciade j qui ne sçait que l'on fait descendre nos anciens rois de ce fils d'Hector, et que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince, après la désolation de son païs, pour en faire le fondateur de nôtre monarchie?

Combien Euripide a-t-il esté plus hardi dans sa tragédie d'Helene! 11 y choque ouvertement la créance commune de toute la Grèce. Il suppose qu'Helene n'a jamais mis le pie dans Troye, et qu'après l'embrasement de cette ville Menelas trouve sa femme en Egypte, dont elle n'estoit point partie : tout cela fondé sur une opinion qui n'étoit receuê que parmy les Egyptiens, comme on le peut voir dans Herodoie.

Je ne cioy pas que j'eusse besoin de cet exemple d'Euripide pour justifier le peu de liberté que j'ay prise, car il y a bien de la différence entre détruire le principal fondement d'une fable et en altérer quelques incidens, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les iraittent. Ainsi Achille, selon la pluspart des poètes, ne peut estre blessé qu'au talon, quoi qu'Homère le fasse blesser au

bras et ne le croye invulnérable en aucune partie de son corps ; ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitost après la reconnoissance d'Œdipe, tout au contraire d'Euripide, qui la fait vivre jusqu'au combat et à la mort de ses deux fils. Et c'est à propos de quelque contrariété de cette nature qu'un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien ' qu'/7 ne faut point s'amuser à chicaner les poètes pour quelques changemens qu'ils ont pu faire dans la fable, mais qu'il faut s'attacher à considérer l'excellent usage qu'ils ont fait de ces changemens, et la manière ingénieuse dont ils ont sceu accommoder la fable à leur sujet.

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