‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 117 sur 225 · ACTE I, SCENE ï i5î · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE ï i5î

Oreste.

Je me trompois moy-même.

Ami, n'accable point un malheureux qui t'aime. T'ay-je jamais caché mon cœur et mes désirs? Tu vis naître ma flàme et mes premiers soupirs. Enfin, quand Menelas disposa de sa fille En faveur de Pyrrhus, vangeur de sa famille, Tu vis mon desespoir, et tu m'as vu depuis Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis. Je te vis à regret, en cet état funeste, Prest à suivre pai tout le déplorable Oreste, Toujours de ma fureur interrompre le cours. Et de moy-mesme enfin me sauver tous les jours. Mais, quand je me souvins que parmi tant d'allarmes Hermione à Pyrrhus prodiguoii tous ses charmes, Tu sçais de quel courroux mon cœur alors épris Voulut, en l'oubliant, punir tous ses mépris. Je fis croire et je crûs ma victoire certaine; Jepris tous mes transports pour des transports dehaine. Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits. Je défiois ses yeux de me troubler jamais. Voilà comme je crûs étouffer ma tendresse. En ce calme trompeur j'arrivay dans la Grèce, Et je trouvay d'abord ses princes rassemblez, Qu'un péril assez grand sembloit avoir troublez. J'y courus. Je pensay que la guerre et la gloire De soins plus importans rempliroient ma memoiie; Que, mes sens reprenant leur première vigueur, L'amour acheveroit de sortir de mon cœur. Mais admire avec moy le sort, dont la poufsuite Me fait courir alors au piège que j'évite : J'entens de tous cotez qu'on menace Pyrrhus;

i54 ANDROMAQUE

Toute la Grèce éclate en murmures confus :

On se plaint qu'oubliant son sang et sa promesse,

Il élevé en sa cour l'ennemi de la Grèce,

Astyanax, d'Hector jeune et mal-heureux fils,

Reste de tant de rois sous Troje ensevelis.

J'apprens que, pour ravir son enfance au supplice,

Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse,

Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras.

Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

On dit que, peu sensible aux charmes d'Hermione,

Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne,

Menelas, sans le croire, en paroist affligé,

Et se plaint d'un hymen si long-temps négligé.

Parmy les déplaisirs où son ame se noyé.

Il s'élève en la mienne une secrette joye :

Je triomphe, et pourtant je me flate d'abord

Que la seule vengeance excite ce transport.

Mais l'ingrate en mon cœur reprit bien-tost sa place;

De mes feux mal éteints je reconnus la trace;

Je sentis que ma haine alloit finir son cours.

Ou plûtost je sentis que je l'aimois toujours.

Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.

On m'envoye à Pyrrhus. J'entreprens ce voyage;

Je viens voir si l'on peut arracher de ses bras

Cet enfant dont la vie allarme tant d'Etats :

Heureux si je pouvois, dans l'ardeur qui me presse,

Au lieu d'Astyanax, luy ravir ma princesse !

Car enfin n'attens pas que mes feux redoublez

Des périls les plus grands puissent estre troublez.

Puis qu'après tant d'efforts ma résistance est vaine,

Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne.

J'aime, je viens chercher Hermione en ces lieux,

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