‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 137 sur 225 · ORESTE, PYLADE · texte numérisé non relu

ORESTE, PYLADE

Pylade.

MODEREZ donc, Seigneur, cette fureur extrême. Jeue vousconnois plus, vous n'estesplus vous-même. Souffrez...

Oreste.

Non, tes conseils ne sont plus de saison, Pylade; je suis las d'écouter la raison. C'est traîner trop long-temps ma vie et mon supplice : Il faut que je l'enlevé, ou bien que je périsse. Le dessein en est pris, je le veux achever. Ouy, je le veux.

Pylade.

Hé bien, il la faut enlever, J'y consens; mais songez cependant oîi vous estes. Que croira-t-on de vous à voir ce que vous faites? Dissimulez, calmez ce transport inquiet; Commandez à vos jeux de garder le secret.

ACTElll.L-CENEI i8i

Ces gardes, cette cour, l'air qui vous environne, Tout dépend de Pyrrhus, et sur tout Hermione. A ses regards, sur tout, cachez vostre couroux. O dieux! en cet état pourquov la cherchiez-vous?

O RESTE

Qiie sçay-je? Demoy-même estois-je alors le maistre? La fureur m'emportoit, et je venois peut-estre Menasser à la fois l'ingrate et son amant.

Pylade.

Et quel estoit le fruit de cet emportement?

Oreste.

Et quelle ame, di-mov, ne seroit éperdue Du coup dont ma raison vient d'estre confondue? Il épouse, dit-il, Hermione demain; 11 veut, pour m'honorer, la tenir de ma main. Ah! plûtost cette main dans le sang du barbare...

Pylade.

Vous l'accusez. Seigneur, de ce destin bizare; Cependant, tourmenté de ses propres desseins, Il est peut-estre à plaindre autant que je vous plains.

Oreste.

Non, non, je le connois, mon desespoir le flate. Sans moy, sans mon amour, il dédaignoit l'ingrate: Ses charmes jusques-là n'avoient pu le toucher : Le cruel ne la prend que pour me l'arracher. Ah ! dieux! c'en estoit fait. Hermione, gagnée. Pour jamais de sa veuë alloit estre éloignée ; Son cœur, entre l'amour et le dépit confus. Pour se donner à moy n'attendoit qu'un refus. Ses yeux s'ouvroient, Pylade; elle écoutoit Oreste, Luy parloit, le plaignoit. Un mot eust fait le reste.

i82 ANDROMAQJUE

Pylade.

Vous le croyez.

Oreste.

Hé quoy ! ce couroux enflammé Contre un ingrat...

Pylade.

Jamais il ne fui plus aimé.

Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l'auroit accordée. Qu'un prétexte tout prest ne l'eust pas retardée? ^ M'en croirez-vous? Lassé de ses trompeurs attraits, Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais. Quoy! vostre amour se veut charger d'une furie Qui vous détestera, qui, toute vostre vie, Regrettant un hymen tout prest à s'achever. Voudra...

Oreste.

C'est pour cela que je veux l'enlever.

Tout luy riroit, Pylade; et moy, pour mon partage, Je n'emporterois donc qu'une inutile rage! J'irois loin d'elle encor tâcher de l'oublier! Non, non, à mes tourmens je veux l'associer. C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne ; Je pretens qu'à mon tour l'inhumaine me craigne, Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnez. Me rendent tous les noms que je leur ay donnez.

Pylade.

Voila donc le succez qu'aura vostre ambassade: Oreste ravisseur !

Oreste.

Et qu'importe, Pylade?

Quand nos Estats vangez jouiront de mes soins, L'ingrate de mes pleurs jouïra-t-elle moins?

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