LU LE THÉÂTRE DE RACINE
triomphante s'étaient divertis^ suivant l'usage de toutes les révolutions, à insulter sa statue et à lui jeter des pierres. Il ne l'a pas perdu depuis. La critique actuelle, sans en excepter ceux-là même qui, comme M. Paul de Saint-Victor, ne sauraient être soupçonnés d'appartenir à l'école racinienne, est à peu près unanime à reconnaître sa royauté ; et, s'il était momentanément victime d'une émeute nouvelle, il reprendrait sa place chaque fois qu'il se trouverait un artiste capable de l'interpréter et à la hauteur de son œuvre.
Victor Fournel.
E lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indu'gence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent. J'estois fort eune quand je la fis. Quelques vers que j'a- ))y)7^vois fait alors tombèrent par liazard entre les -^<!5^^^ mains de quelques personnes d'esprit. Ils m'excitèrent à faire une tragédie, et me proposèrent le sujet de la Thebaïde. Ce sujet avoit esté autrefois traité par Rotrou sous le nom d'Antigone ; mais il faisoit mourir les deux frères dés le commencement de son troisième acte. Le reste estoit en quelque sorte le commencement d'une autre tragédie, où l'on entroii dans des interests tout nouveaux. Et il avoit réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phenicienes d'Euripide, et l'autre à VAntigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d'actions avoit pii nuire à sa pièce, qui d'ailleurs estoit remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu prés mon plan sur les Phenicienes d'Euripide : car, pour la Thebaïde qui est dans Seneque, je suis un peu de l'opinion d'Heinsius, et je tiens, comme lui, que non seulement ce n'est point une tragédie de Seneque, mais que c'est plùtost l'ouvrage d'un déclamateur qui ne sçavoit ce que c'estoit que tragédie.
La catastrophe de ma pièce est peut-estre un peu trop sanglante. En effet, il n'y paroist presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais aussi c'est la Thebaïde, c'est à dire .e sujet le plus tragique de l'antiquité.
Racine. 1. i
L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici. Et je doute que je lui en donnasse davantage si c'estoit à recommencer, car il faudroit ou que l'un des deux frères fust amoureux, ou tous les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d'autres ÎTiterests que ceux de cette fameuse haine qui les occupoii tout entiers? Ou bien il faut jetter l'amour sur un des seconds personnages, comme j'ai fait. Et alors cette passion, qui devient comme estrangere au suj^t, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amans ne sçauroient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'Œdipe et de sa malheureuse famille.
LA THEBAIDE
ou