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Mais, à cette date, Sainte-Beuve en arrive à conclure, avec toutes sortes de précautions oratoires et en se couvrant de l'autorité de Corneille, que Racine avait un bien plus grand tcdent pour la poésie en génércd que pour le théâtre en particulier K S'd fut un poète dramatique en son temps, c'est que son temps n'était qu'à cette mesure du drame, et d est probable que, de nos jours, son génie se fût de préférence ouvert une autre voie. En se prononçant ainsi, Scùnte-Beuve était l'expression mesurée de l'idécd nouveau, qui, au point de vue de la conception du drame comme au point de vue de la poésie et du style, différait essentiellement de l'idécd classique.
Quel est l'idécd de la tragédie tel que Va récdisé Racine? C'est, dans une action claire et simple, l'analyse savante, la peinture noble et bienséante, la mise en scène harmonieusement réglée de tous les mouvements du coeur humain, de toutes les nuances de la passion, mais envisagée pour cdnsi dire en ellc-
I. Dansson étude sur Racine déjà mentionnée, Lamartine exprime le même sentiment, en s'appuyant également sur l'opinion de Corneille; mais, a^'ec son absence ordinaire de précision et d'exactitude, il modifie le mot bien connu de celui-ci, en ayant l'air de le citer textuellement, et il fait dire à Corneille que Racine avait plus de talent pour la poésie épique. Ce mot de Corneille a été très souvent repris et appliqué à l'auteur d'Iphigenie , même par beaucoup de critiques du XVTIF siècle, comme Chamfort, La Dixmerie, etc. , qui admirent surtout Racine pour la beauté de la diction et comme « le dieu de l'harmonie », mais en faisant diverses observations sur ses caractères et ses plans, en lui reprochant d'avoir trop négligé les ■'"•ands effets et mamtes fois laissé languir l'action.
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même, abstraction faite des accidents de ht vie, réduite à ses éléments essentiels et généraux. Elle s'attache à peindre l'homnie plutôt quà représenter des hommes. L'époque, le pays, le cadre historique, le costume, la couleur loccde, ne sont que secondaires pour elle. En un mot, son idéal, c'est l'unité, la pro~ portion, la logique. Celui du drame romantique, c'est le mouvement et la couleur, la réalité, la vie. Il nous montre des hommes, qu'il commence par replacer dans l'atmosphère oii ds ont vécu. Il cherche à présenter un tableau complet; il ne simplifie ni n'enibellit ses personnages. Il lui faut des caractères plus complexes, des figures plus palpables, se mouvant dans une action plus intense, directement placée sous les yeux du spectateur au mdieu de péripéties plus heurtées, et se détachant sur un fond nioins nu.
On connaît l'anecdote rapportée par Segrais ci propos de Bajazet. // raconte que, se trouvant un jour près de Comédie sur le théâtre à une représentation de cette pièce, celui-ci lui murmura à l'oreille : «Je me garderais bien de le dire à d'autres qu'à vous, parcequ'on dirait que j'en parlerais par jalousie ; mais, prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans le Bajazet qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que Von a à Constantinople : ds ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la France. »
Nous n'avons garde d'attribuer et un sentiment de jalousie la réflexion que nous a transmise Segrais. Elle exprime un des reproches qui ont été le plus fréquemment adressés à Racine : l'absence dans ses auvres de ce que nous appelons aujourd'hui la couleur loccde. N'exagérons rien : la couleur locale
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n'est pas absente des tragédies de Kacine ; seulement elle ne s'y étale pas, elle n'y prend point la prenûèrc et la plus large partj comme elle ferait dans un drame de l'école moderne; elle n'y tient même pas la place quelle s'est faite dans certaines tragédies de Corneille. Kacine la subordonne à l'expressioti génércde des sentiments communs à l'humcmité . Il prend grand soin, conimc il le dit, « de ne rien changer ni aux niaurs ni aux coutumes delà nation », de ne rien avcmccr non plus qui ne soit « conforme à l'histoire des Turcs «^ ce qui est beaucoup et ce dont ne pourraient toujours se vanter les poètes conteniporains qui se préoccupent le plus de la couleur locale. Mais il pense que, niême avcmt d'être un grand visir, Acomatest un homme d'Etat et un ambitieux; que, même avcmt d'être des Turcs nourris dans le sércdl, Bajazet et Koxane sont deux cmioureux. Pour lui, le genre domine l'espèce et le caractère l'emporte sur le costume. En toutes choses, dans les idées et les sentinunts comme dans le style, le goût classique recherchait l'expression générale. Avant de voir le Turc, ou h Romain, ou le Grec, Kacine voit l'homme, dansla condition et dans la passion qud veut peindre. Avouons toutefois que, subissant les influences d'une époque dont il est par excellence l'incarnation poétique, il le voit assez souvent à travers la cour de Versailles, sous les traits d'un de ces Français du grand siècle qud était bien permis de regarder comme l'idéal de l'hunianité intelligente et polie : c'est Ici surtout ce qui avait frappe Corneille.
L'observation relative à la couleur loccde n été souvent étendue èi la mi^^r m scène et au décor ; dans
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cette application nouvelle elle reste la même au fond. Elle vient d'une façon toute différente, et, en ce dernier cas surtout, plus nioderne, de comprendre l'art en génércd et l'art dramatique en particulier. Le goût du grand siècle se contentait de la vérité intime du tableau, sans chercher à reproduire le cadre en toute sa réalité matérielle. Il niettait la peinture de Vàme, de ses émotions, de ses passions, véritable but de la poésie, bien (Ui-dessus de celle du corps et de l'habit; il lui seniblait même qu'on eût étouffé l'une en s'attachant trop aux autres. Une perniettait pas à l'accessoire d'usurper sur le principal. Autant vaudrait, d'ailleurs, reprocher à Racine le système dramatique qu'il a suivi : les confidents, les trois unités, l'action niise en récit au lieu d'être placée directement sous les yeux du spectateur ^ . Tout cela se tient. Le classique Racine, le poète du X VII^ siècle et de la cour, ne pouvait coniprendre l'cmtiquité, qu'il connaissait à fond, comnie M. Gustave Flaubert dans Salammbô, ou l'auteur des Poèmes barbares et des Erinnyes , M. Leconte de Lisle. Ce serait un anachronisme
I . Dès le XVIIF siècle, on avait essayé de mettre en scène le dénouement A'IpJiigénie. Sur cette tentative bizarre, dont le coupable fut Saint-Foix , et qui échoua comme elle le méritait , on peut voir les détails donnés par M. Paul Mesnard, dans la savante édition des Grands Écrivains de la France (III, i33-5). Saiat-Foix a raconté lui-même (tome II de ses Œuvres complètes) comment il fut conduit par une observation de La Dixmerie à traduire ce dénouement en action, en y ajoutant dix à douze vers seulement, et il avoue l'insuccès, qu'il attribue à la confusion avec laquelle les mouvements furent exécutés par les acteurs.
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que de le demander. Chaque époque, chaque révolution du goût imprune son cachet jusque sur la manière de voir, de coniprendre , de traduire le temps passé. Les tragédies de Kacine , comme les comédies de Molière, demandent à être jouées dans le vieux décor classique, sagement vague et presque abstrait : c'est leur rendre un mauvais service que de vouloir les transplanter dans une mise en scène trop niinutieusement érudite et pittoresque : l'encadrement jure avec le tableau; ils se nuisent lun à l'autre. Les progrès de la science du costume cm théâtre n'ont pas été sans accuser davantage « l'air et l'esprit français » de ces héros grecs et romains qu'il n'était pas trop choquant de voir représenter en habits semi-antiques , semi-modernes. Qiioiqu'on ne puisse certes reprocher ci Esther d'être insuffisamment pénétrée du génie biblique, néanmoins les décors magnifiques, scrupuleusement restitués d'après les dernières découvertes, qui avaient été brossés pour la brillante reprise de 1864, parurent presque un contre-sens.
A ces idéals divers dans la conception dramatique correspondent naturellement des façons diverses de comprendre la poésie. De part et d'autre, le style et le mécanisme même du vers s'assortissent au but de la tragédie et aux besoins du drame. Dans la tragédie, les qucdités de la versification sont l'élégance, une allure régulière, une tenue toujours correcte et soigneusement surveillée. Le style de Racine est d'un tissu si harmonieux, d'un travail si parfait dans toutes ses parties , qu'aucun détail n arrête spécialement le regard. Il a les tons /fs plus divers, même la familiarité; il ne craint pas le mot propre
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et l'expression simple ; mais tout se relève et s'ennoblit par le contexte. De même on a relevé chez lu: des négligences, des incorrections, de trop nombreuses épithètes, des prosaïsmes, des chevilles; mais il faut les chercher avec soin pour les trouver, tant ces taches se dissimulent habilement dans la savante harmonie de sa versification.
Il est vrai que, s'il dérobe les défauts, un tel style semble dérober aussi en partie les qualités : il les fond, de manière à rendre chacune d'elles moins frappante, dans un ensemble parfaitement équilibré. Cette beauté soutenue, également répartie dans toutes les scènes et sur tous les vers , sans oppositions brusques , fait plus valoir l'harmonie de l'ensemble que la vigueur des détails. Sous cette lumière sereine et diffuse, les traits de force ne ressortent pas en saillie avec le relief que donne l'emploi des ombres. Tout, dans chaque plan, garde à peu près la même valeur. Racine s'applique à atténuer, à force d'art, la hardiesse des tours, des ellipses, des images, comme l'école moderne s'appliquerait à l'exagérer. Il en est de ses tragédies comme de la basilique de Saint-Pierre , où l'observation exacte de toutes les proportions contribue d'abord à diminuer l'impression de grandeur. Dans nos idées et nos goûts actuels, nous aimons mieux une mcmière plus heurtée, plus inégale mênie, mais où se ressentent plus directement les mouvements de la vie, et qui ne craigne pas de varier et d'assouplir le vers jusqu'à le disloquer au besoin, pour l'adapter à toutes les transformations du dialogue. A cette luniière uniforménient distribuée nous préférons les procédés du clair-obscur, qui font valoir certaines
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parties aux dépens des autres; à cette mesure élégante ^ qui dit juste ce qu'il faut, et rien de plus ; à cette réserve, à cette retenue d'un goût délicat et pudique, qui fuit l'étalage et l'excès, qui ne cherche pas à surprendre l'esprit par des coups imprévus, — les effets nouveaux, les recherches pittoresques, le flamboiement d'un coloris à outrance; à la tranquille clarté du soleil, le météore passant dans un ciel sombre, ou le feu d'artifice éclatant tout à coup dans la nuit; aux lignes harmonieuses et sobres du Parthénon, les complications bizarres des pagodes de l'Inde.
Les vers les plus ornés de Racine semblent presque ternes à côté des vers à panache et à fanfare de l'école romantique. Il a paru fade par l'égalité de sa perfection ; on éprouvait pour lui le dédain du palais blasé pour les liquides qui ne sont point de l'eau de feu, et aussi un peu de l'aversion que ressentent les écoliers émancipés pour les modèles classiques, pour tout ce qui représente la règle et la loi. Peu et peu, dans lescmnées qui suivirent la révolution romantique, r ancien répertoire, le répertoire tragique surtout, avait été délaissé parle Théâtre-Français. Corneille, Racine, Molière lui-même, faisaient des recettes dérisoires; les soirées où on les jouait par acquit de conscience étaient considérées comme des représentations sacrifiées. En i835^ sous l'administration de M. Jouslin de la Salle une première réaction se produisit en faveur des vieilles pièces classiques, mais la comédie fut à peu près seule ci en profiter Même en reprenant LE MÉCHANT, de Grcsset ; le Philosophe marié, de Destouches; le Chevalier a la mode, de Dancourt; l'Homme a bonnes fortunes, de Baron ;
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Eugénie, de Beaumarchais; le Philinte, de Fabre d'Églantine; la Femme juge et partie, de Montfleury^ on en était venu, pour ainsi dire, à ne plus jouer Racine , sinon dans des circonstances particulières et exceptionnelles : pour un anniversaire, pour un début, pour une représentation de retraite.
Dans les quelques années qui précédèrent l'avènement de M'' ^ Kachel, on avait déjà senti le besoin de restaurer la tragédie en renouvelant son interprétation, afin de ne pas laisser entièrement mourir un genre et des œuvres qui avaient été la gloire du Théâtre- Français. Mais les divers projets agités par la critique et par l'administration n'avaient pas eu de suite, quand parut enfin celle qui allait ressusciter Racine et Corneille. Le 12 juin 18 38, M"« Rachel débuta par Camille^ et -j^i francs entrèrent dans la caisse du théâtre ; ses deux représentations suivantes^ dans Cinna et dans Horace encore, produisirent 558 e/ 3o3 francs. Le 9 juillet, elle abordait Racine, dans l'Hermione «Î'Andromaque, qu'elle joua encore le i5, avec 373 et j^o francs de recettes. Le 16 aoiùt, elle parut dans Eryphile d'IPHiGÉNiE, et l'on encaissa 71 5 francs. Après avoir fait i,225 francs le 26 aouf, Andromaque retombait encore à 629 francs le 4 septembre. Voilà où en était venue la tragédie. Mais, à partir de ce moment, à mesure que se répandait la renommée de Rachel^ les recettes se mirent à monter rapidement. Le 2 3 septembre, Andromaque produisit 2,129 francs; le 3 octobre, 4,281; le 12, 5,529 ; le 19, 6, i 3 i ^
I, E. Laugier, De la Comédie-Française depuis i83o. 3^ partie.
Racine, l. g
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L'éclatant succès de la grande artiste rejaillit naturellement sur les oeuvres et sur le genre même; son talent remit en lumière des beautés inaperçues ou oubliées. A sa voix se réveillait l'attention endormie et blasée, et l'adniiration avec elle. Son souffle ranimait ces personnages qu'on prenait pour des abstractions pures et quon croyait morts; tout revêtait la couleur, le mouvement, la passion; tout ressaisissait sa valeur j tout s'accentuait ; chaque nuance de cet art délicat et puissanj apparaissait tout à coup aux plus aveugles, soulignée comme par un éclair. Une représentation de M''^ Kachel dépassait de beaucoupj pour l'intelligence du texte, le commentaire le plus habile et laissait une impression bien autrement profonde et durable.
Il se produisit sur la scène une véritable renaissance de la tragédie. A côté des œuvres de Kacine et de Corneille, qui avaient repris la plus large place sur l'affiche, M. Ponsard et ses émules, sans parler des vieux poètes de l'Empire quis-e hâtaient d'accourir à la rescousse, essayèrent de ressusciter le genre tragique. Mais surtout il s'était produit dans la critique un niouvement de retour très caractérisé. Les feuilletonnistes les plus en vogue, Jules Janin en tête, se trouvaient conduits par l'étude de l'interprète a celle du poète, et amenés à le mieux comprendre, à le sentir plus vivement. Théophile Gautier résistait, concédant quelques éloges où l'on sentait de la mauvaise grâce, et s' échappant en boutades contre les vers de Kacine et contre la tragédie. Mais dans la Presse même le viconite de Launay lui répondait en plaidant avec autant d'esprit que de grâce la
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cauiC de Kacine, son a ami d'enfance », conjointement avec celle de Kachel ' . En même temps, des critiques illustres et d'éminents écrivains, M. Désire Nisard, dans son Histoire de la littérature française; Lamennais, dans son Esquisse d'une philosophie; M. Saint-Marc Girardin, dans ses leçons de la Sorbonne et son Cours de littérature dramatique; M. Patin, dans ses Études sur les tragiques grecs, rendaient d'éloquents hommages à Kacine. Il semble mênie que jamais on n'avait parlé avec un sentiment plus vif et plus profond de ses beautés qu'on ne le fît après cette double restauration de son culte : par les outrages des révo lutionnaires et par le génie de Kachel.
Ainsi le romantisme n avait pu tuer l'auteur d' Xndromaque, de Phèdre et ^'Athalie; loin de là, il n'avait fait en quelque sorte que rajeunir sa gloire. Le réalisme ne l'a pas tué non plus. La nouvelle maladie qui vient d'envahir la littérature française, et qui n'est autre que le réalisme à l'état d'abcès purulent, ne le tuera pas davantage : au contraire, elle ne pourrait que le remettre mieux encore en honneur, par la réaction naturelle du goût humilié et révolté. Les hoquets du naturalisme finiront, comme la répugnante ivresse des ilotes, par ramener les esprits les plus débraillés et les plus audacieux à l'amour de la bienséance, de la mesure et de la sobriété. Kacine a repris son rang, après quelques années d'agitation et d( trouble oii les enfants perdus de la révolution