ACTE m, SCENE VI
Creon.
Ah ! sans doute, qui peut, d'un généreux effort, Aimer son ennemi, peut bien aimer la mort. Quoy! je négligerois le soin de ma vengeance, Et de mon ennemi je prendrois la défense! De la mort de mon fils Polinice est l'auteur, Et moi je deviendrois son lâche protecteur! Quand je renoncerois à cette haine extrême, Pourrois-je bien cesser d'aimer le diadème? Non, non, tu me verras, d'une constante ardeur, Haïr mes ennemis et chérir ma grandeur. Le trône fit toujours mes ardeurs les plus chères; Je rougis d'obeïr oîi régnèrent mes pères; Je brûle de me voir au rang de mes ayeux. Et je l'envisageay dés c|ue j'ouvris les yeux. Sur tout depuis deux ans ce noble soin m'inspire. Je ne fais point de pas qui ne tende à l'empire. Des princes mes neveux j'entretiens la fureur, Et mon ambition autorise la leur.
D'Etéocle d'abord j'appuïay l'injustice, Je luy fis refuser le trône à Polinice ; Tu sçais que je pensois dés lors à m'y placer, Et je l'y mis, Attale, afin de l'en chasser.
Attale.
Mais, Seigneur, si la guerre eut pour vous tant de charmes, D'où vient que de leurs mains vous arrachez les armes? Et, puisque leur discorde est l'objet de vos vœux, Pourquoy par vos conseils vont-ils se voir tous deux?
Creon.
Plus qu'à mes ennemis la guerre m'est mortelle. Et le couroux du Ciel me la rend trop cruelle; Il s'arme contre moy de mon propre dessein,
42 LA THEBAIDE
Il se sert de mon bras pour me percer le sein. La guerre s'allumoit, lors que, pour mon supplice, Hémon m'abandonna pour servir Polinice; Les deux frères par moy devinrent ennemis, Et je devins, Attale, ennemi de mon fils. Enfin ce même jour je fais rompre la trêve, J'excite le soldat, tout le camp se soulevé. On se bat, et voilà cju'un fils désespéré Meurt et rompt un combat que j'ay tant préparé! Mais il me reste un fils, et je sens que je l'aime. Tout rebelle qu'il est, et tout mon rival même. Sans le perdre, je veux perdre mes ennemis : Il m'en coûteroit trop s'il m'en coûtoit deux fils. Des deux princes d'ailleurs la haine est trop puissante : Ne croi pas qu'à la paix jamais elle consente; Moy-même je sçauray si bien l'envenimer Qu'ils périront tous deux plûtost que de s'aimer. Les autres ennemis n'ont que de courtes haines; Mais, quand de la nature on a brisé les chaînes. Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir Ceux que des nœuds si forts n'ont pas sceu retenir. L'on hait avec excès lors que l'on hait un frère; Mais leur éloignement rallentit leur colère. Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi, Quand il est loin de nous, on la perd à demi. Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient; Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient. Que, rappellant leur haine au lieu de la chasser, Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser.
Attale.
Vous n'avez plus. Seigneur, à craindre que vous-même : On porte ses remords avec le diadème.