‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 50 sur 225 · ACTE IV, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE I

Nous estions ennemis dés la plus tendre enfance,

Que dis-je? nous Testions avant nostre naissance.

Triste et fatal effet d'un sano- incestueux!

Pendant qu'un même sein nous renfermoit tous deux,

Dans les flancs de ma mère, une guerre intestine

De nos divisions luy marqua l'origine.

Elles ont, tu le sçais, paru dans le berceau.

Et nous suivront peut-estre encor dans le tombeau.

On diroit que le Ciel , par un arrest funeste.

Voulut de nos parens punir ainsi l'inceste,

Et que dans nôtre sang il voulut mettre au jour

Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour.

Et maintenant, Créon, que j'attens sa venue,

Ne croy pas que pour luj ma haine diminue.

Plus il approche et plus il me semble odieux,

Et sans doute il faudra qu'elle éclatte à ses yeux.

J'aurois même regret qu'il me quittât l'empire.

Il faut, il faut qu'il fuye, et non qu'il se retire.

Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié.

Et je crains son couroux moins que son amitié.

Je veux, pour donner cours à mon ardente haine.

Que sa fureur au moins autorise la mienne;

Et, puisqu'enfin mon cœur ne sçauroit se trahir,

Je veux qu'il me déteste, afin de le haïr.

Tu verras que sa rage est encore la même.

Et que toujours son cœur aspire au diadème,

Qu'il m'abhorre toujours et veut toujours régner.

Et qu'on peut bien le vaincre, et non pas le gagner.

Creon.

Domtez-le donc, Seigneur, s'il demeure inflexible. Quelque fier qu'il puisse estre, il n'est pas invincible; Et, puisque la raison ne peut rien sur son cœur.

46 LA THEBAIDE

Eprouvez ce que peut un bras toujours vainqueur.

Ouy, quoique dans la paix je trouvasse des charmes.

Je seray le premier à reprendre les armes ;

Et, si je demandois qu'on en rompist le cours.

Je demande encor plus que vous régniez toujours.

Que la guerre s'enflame et jamais ne finisse,

S'il faut avec la paix recevoir Polinice !

Qu'on ne nous vienne plus vanter un bien si doux :

La guerre et ses horreurs nous plaisent avec vous.

Tout le peuple thebain vous parle par ma bouche,

Ne le soumettez pas à ce prince farouche.

Si la paix se peut faire, il la veut comme moy.

Sur tout, si vous l'aimez, conservez-luy son roy.

Cependant écoutez le prince vostre frère,

Et, s'il se peut. Seigneur, cachez vostre colère.

Feignez... Mais quelqu'un vient.

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