‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 54 sur 225 · ACTE IV, SCENE II J · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE II J

Créon sçait là-dessus quel estoit mon désir. J'eusse accepté le trône avec moins de plaisir Je te crois maintenant digne du diadème, Et te le vais porter au bout de ce fer même.

JOCASTE

Hâtez-vous donc, cruels, de me percer le sein, Et commencez par moy vôtre horrible dessein ! Ne considérez point que je suis vôtre mère, Considérez en moi celle de vôtre frère. Si de vôtre ennemi vous recherchez le sang. Recherchez-en la source en ce malheureux fîanc. Je suis de tous les deux la commune ennemie, Puisque vôtre ennemi reçût de moy la vie. Cet ennemi, sans nioy, ne verroit pas le jour. S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tour? N'en doutez point, sa mort me doit être commune : Il faut en donner deux, ou n'en donner pas une; Et, sans estre ni doux ni cruel à demi, Il faut me perdre, ou bien sauver vôtre ennemi. Si la vertu vous plaît, si l'honneur vous anime, Barbares, rougissez de commettre un tel crime; Ou, si le crime enfin vous plaît tant à chacun. Barbares, rougissez de n'en commettre qu'un ! Aussi-bien ce n'est point que l'amour vous retienae, Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sienne. Vous vous garderiez bien, cruels, de m'épargner. Si je vous empêchois un moment de régner! Polinice, est-ce ainsi que Ton traitte une mère?

POLINICE.

J'épargne mon païs.

JoCASTE.

Et vous tuez un frère !

52 LA THEBAIDE

POLINICE.

Je punis un méchant.

Joe ASIE.

Et sa mort aujourd'huy Vous rendra plus coupable et plus méchant que luy.

PoLINICE.

Faut-il que de ma main je couronne ce traître. Et que de cour en cour j'aille chercher un maître? Qu'errant et vagabond je quitte mes Estats, Pour observer des lois qu'il ne respecte pas? De ses propres forfaits seray-je la victime? Le diadème est-il le partage du crime?

Quel droit ou quel devoir n'a-t'il point violé? Et cependant il règne, et je suis exilé !

Mais si le roy d'Argos vous cède une couronne...

POLINICE.

Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne? En m'alliant chez luy n'auray-je rien porté? Et tiendray-je mon rang de sa seule bonté ? D'un trône qui m'est dû faut-il que l'on me chasse, Et d'un prince étranger que je brigue la place? Non, non, sans m'abaisser à luy faire la cour, Je veux devoir le sceptre à qui je dois le jour.

JoCASTE.

Qu'on le tienne, mon fils, d'un beau-pere ou d'un père, La main de tous les deux vous sera toujours chère.

POLINICE.

Non, non, la différence est trop grande pour moy : i'un me feroit esclave, et l'autre me fait roy. Quoy! ma grandeur seroit l'ouvrage d'une femme 1 D'un éclat si honteux je rougirois dans l'ame.

Page 1