‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 55 sur 225 · ACTE IV, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE

Le trône sans l'amour me seroit donc fermé !

Je ne regnerois pas si l'on ne m'eust aimé !

Je veux m'ouvrir le trône ou jamais n'y paraistre,

Et, quand j'y monteray, j'y veux monter en maistre ,

Que le peuple à moy seul soit forcé d'obeïr,

Et qu'il me soit permis de m'en faire haïr.

Enfin de ma grandeur je veux estre l'arbitre,

N'estre point roy, Madame, ou l'estre à juste titre;

Que le sang me couronne, ou, s'il ne suffit pas,

Je veux à son secours n'appeller que mon bras.

JOCASTE

Faites plus, tenez tout de vostre grand courage, Que vostre bras tout seul fasse vostre partage, Et, dédaignant les pas des autres souverains. Soyez, mon fils, soyez l'ouvrage de vos mains. Par d'illustres exploits couronnez-vous vous-même, Qu'un superbe laurier soit vostre diadème. Régnez et triomphez, et joignez à la fois La gloire des héros à la pourpre des rois. Quoi! vostre ambition seroit-elle bornée A régner tour à tour l'espace d'une année? Cherchez à ce grand cœur que rien ne peut donter Quelque trône où vous seul ayez droit de monter : Mille sceptres nouveaux s'offrent à vostre épée, Sans que d'un sang si cher nous la voyons trempée. Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux Et vostre frère même ira vaincre avec vous.

POLINICE.

Vous voulez que mon cœur, flatté de ces chimères. Laisse un usurpateur au trône de mes pères?

JoCASTE.

Si vous luy souhaitiez en effet tant de mal.

$4 LA THEBAIDE

Elevez-le vous-même à ce trône fatal.

Ce trône fut toujours un dangereux abisme : La foudre l'environne aussi-bien que le crime. Vostre père et les rois qui vous ont devancez, Si tost qu'ils y montoient, s'en sont vu renversez.

POLINÎCE.

Quand je devrois au ciel rencontrer le tonnerre, J'y monterois plûtost que de ramper à terre. Mon cœur, jaloux du sort de ces grands malheureux. Veut s'élever, Madame, et tomber avec eux.

Eteocle.

Je sçauray t'épargner une chute si vaine.

POLINICE.

Ah ! ta chute, croy-moy, précédera la mienne.

JOCASTE

Mon fils, son règne plaist.

POLINICE.

Mais il m'est odieux.

Joe ASIE.

Il a pour luy le peuple.

POLINICE.

Et j'ay pour moy les dieux.

Eteocle.

Les dieux de ce haut rang te vouloient interdire, Puis qu'ils m'ont élevé le premier à l'empire. Ils ne sçavoient que trop, lors qu'ils firent ce choix. Qu'on veut régner toujours quand on règne une fois. Jamais dessus le trône on ne vit plus d'un maistre : Il n'en peut tenir deux, quelque grand qu'il puisse estre ; L'un des deux tost ou tard se verroit renversé, Et d'un autre soy-mesme on y seroit pressé.

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