‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 61 sur 225 · ACTE V, SCENE III 6i · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III 6i

Il a crû vos conseils, sa mort en est le fruit. Ainsi de leurs flatteurs les rois sont les victimes : Vous avancez leur perte en approuvant leurs crimes. De la cheute des rois vous estes les auteurs; Mais les rois en tombant entraînent leurs flatteurs. Vous le voyez, Créon, sa disgrâce mortelle Vous est funeste autant cju'elle nous est cruelle : Le Ciel, en le perdant, s'en est vangé sur vous, Et vous avez peut-estre à pleurer comme nous.

Creon.

Madame, je l'avoue, et les destins contraires Me font pleurer deux fils, si vous pleurez deux frères.

Antigone.

Mes frères et vos fils! Dieux! que veut ce discours.»* Quelqu'autre qu'Etéocle a-t-il fini ses jours?

Creon.

Mais ne sçavez-vous pas cette sanglante histoire.''

Antigone.

J'ai sçû que Polinice a gagné la victoire. Et qu'Hémon a voulu les séparer en vain.

Creon.

Madame, ce combat est bien plus inhumain. Vous ignorez encor mes pertes et les vostres ; Mais, helas! apprenez les unes et les autres.

Antigone.

Rigoureuse Fortune, achevé ton couroux ! Ah ! sans doute, voicy le dernier de tes coups.

Creon.

Vous avez vu, Madame, avec quelle furie Les deux princes sortoient pour s'arracher la vie. Que d'une ardeur égale ils fuyoient de ces lieux. Et que jamais leurs cœurs ne s'accordèrent mieux.

62 LA THEBAIDE

La soif de se baigner clans le sang de leur frère

Faisoit ce que jamais le sang n'avoit sceu faire.

Par l'excez de leur haine ils sembloient réunis.

Et, prests à s'égorger, ils paroissoient amis.

Ils ont choisi d'abord, pour leur champ de bataille,

Un lieu prés des deux camps, au pied de la muraille.

C'est là que, reprenant leur première fureur,

Ils commencent enfin ce combat plein d'horreur.

D'un geste menaçant, d'un œil brûlant de rage.

Dans le sein l'un de l'autre ils cherchent un passage,

Et, la seule fureur précipitant leurs bras,

Tous deux semblent courir au devant du trépas.

Mon fils, qui de douleur en soùpiroit dans l'ame.

Et qui se souvenoit de vos ordres, Madame,

Se jette au milieu d'eux, et méprise pour vous

Leurs ordres absolus, qui nous arrestoient tous.

Il leur retient le bras, les repousse, les prie,

Et, pour les séparer, s'expose à leur furie.

Mais il s'efforce en vain d'en arrester le cours,

Et ces deux furieux se rapprochent toujours.

Il tient ferme pourtant et ne perd point courage;

De mille coups mortels il détourne l'orage,

Jusqu'à ce que du roy le fer trop rigoureux,

Soit qu'il cherchast son frère ou ce fils malheureux.

Le renverse à ses pieds prest à rendre la vie.

Antigone.

Et la douleur encor ne me l'a pas ravie?

Creon.

J'v cours, je le relevé et le prens dans mes bras, Et, me reconnoissant : « Je meurs, dit-il tout bas, Trop heureux d'expirer pour ma belle princesse. En vain à mon secours vostre amitié s'empresse,

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