ACTE V, SCENE III
C'est à ces furieux que vous devez courir.
Separez-les, mon père, et me laissez mourir. »
Il expire à ces mots. Ce barbare spectacle
A leur noire fureur n'apporte point d'obstacle;
Seulement Polinice en paroist affligé.
« Attens, Hémon, dit-il, tu vas estre vangé. »
En effet, sa douleur renouvelle sa rage,
Et bien-tost le combat tourne à son avantage.
Le roy, frappé d'un coup qui luy perce le flanc,
Luy cède la victoire et tombe dans son sang.
Les deux camps aussi-tost s'abandonnent en proie,
Le nostre à la douleur, et les Grecs à la joie;
Et le peuple, allarmé du trépas de son roy,
Sur le haut de ses tours témoigne son effroy.
Polinice, tout fier du succez de son crime,
Regarde avec plaisir expirer sa victime.
Dans le sang de son frère il semble se baigner.
(' Et tu meurs, luy dit-il, et moy je vais régner.
Regarde dans mes mains l'empire et la victoire;
Va rougir aux enfers de l'excès de ma gloire,
Et, pour mourir encore avec plus de regret,
Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet, w
En achevant ces mots, d'une démarche fîere,
Il s'approche du roy, couché sur la poussière.
Et pour le desarmer il avance le bras.
Le roy, qui semble mort, observe tous ses pas.
Il le voit, il l'attend, et son ame irritée
Pour quelque grand dessein semble s'estre arrestée.
L'ardeur de se vanger flate encor ses désirs
Et retarde le cours de ses derniers soupirs.
Prest à rendre la vie, il en cache le reste,
Et sa mort au vainqueur est un piège funeste;
64 LA THEBAIDE
Et, dans l'instant fatal que ce frère inhumain Luy veut oster le fer qu'il tenoit à la main, Jl luy perce le cœur, et son ame ravie, En achevant ce coup, abandonne la vie.
Polinice, frappé, pousse un cri dans les airs, Et son ame en couroux s'enfuit dans les enfers. Tout mort qu'il est. Madame, il garde sa colère, Et l'on diroit qu'encore il menace son frère. Son visage, où la mort a répandu ses traits. Demeure plus terrible et plus fier que jamais.
Antigone.
Fatale ambition ! aveuglement funeste !
D'un oracle cruel suite trop manifeste ! De tout le sang royal il ne reste que nous. Et plût aux dieux, Créon, qu'il ne restât que vous, Et que mon desespoir, prévenant leur colère, Eût suivi de plus prés le trépas de ma mère!
Creon.
Il est vray que des dieux le couroux embrazé Pour nous faire périr semble s'estre épuisé. Car enfin sa rigueur, vous le voyez. Madame, Ne m'accable pas moins qu'elle afflige vostre ame. En m'arrachant mes fils...
Antigone.
Ah! vous régnez, Créon, Et le trône aisément vous console d'Hémon. Mais laissez-moy, de grâce, un peu de solitude. Et ne contraignez point ma triste inquiétude. Aussi-bien mes chagrins passeroient jusqu'à vous. Vous trouverez ailleurs des entretiens plus doux. Le trône vous attend, le peuple vous appelle. Goûtez tout le plaisir d'une grandeur nouvelle.