‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 81 sur 225 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

Je reçois à ce prix l'amitié d'Alexandre,

£t je l'attens déjà, comme un roy doit attendre

Un héros dont la gloire accompagne les pas,

Qui peut tout sur mon cœur, et rien sur mes Estats.

PORUS

Je croyois, quand l'Hydaspe, assemblant ses provinces, Au secours de ses bords fit voler tous ses princes, Qu'il n'avoit avec moy, dans des desseins si grands. Engagé que des rois ennemis des tyrans; Mais, puisqu'un roy, flatant la main qui nous menace, Parmi ses alliez brigue une indigne place, C'est à moy de répondre aux vœux de mon pais Et de parler pour ceux que Taxile a trahis. Que vient chercher icy le roy qui vous envoyé? Quel est ce grand secours que son bras nous octroyé? De quel front ose-t-il prendre sous son appuy Des peuples qui n'ont point d'autre ennemy que luy? Avant que sa fureur ravageast tout le monde, L'Inde se reposoit dans une paix profonde ; Et, si quelques voisins en troubloient les douceurs. Il portoit dans son sein d'assez bons défenseurs. Pourquoy nous attaquer ? par quelle barbarie A-t-on de vostre maistre excité la furie ? Vit-on jamais chez luy nos peuples en couroux Désoler un païs inconnu parmi nous?

Faut-il que tant d' Estats, de déserts, de rivières, Soient entre nous et luy d'impuissantes barrières? Et ne sçauroit-on vivre au bout de l'univers Sans connoistre son nom et le poids de ses fers? Quelle étrange valeur qui, ne cherchant qu'à nuire, Embraze tout si-tost qu'elle commence à luire, Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison, Racins* I. a 3

Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison, Et que,maistre absolu de tous tant que nous sommes. Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes! Plus d'Estats, plus de rois : ses sacrilèges mains Dessous un même joug rangent tous les humains. Dans son avide orgueil je sçay qu'il nous dévore; De tant de souverains, nous seuls regnons encore. Mais que dis-je, nous seuls? Il ne reste que moy Où l'on découvre encor les vestiges d'un roy; Mais c'est pour mon courage une illustre matière. Je voy d'un œil content trembler la terre entière, Afin que par moy seul les mortels secourus, S'ils sont libres, le soient de la main de Porus, Et qu'on dise par tout, dans une paix profonde : « Alexandre vainqueur eût dompté tout le monde; Mais un roy l'attendoit au bout de l'univers Par qui le monde entier a veu briser ses fers. »

Ephestion.

Vostre projet du moins nous marque un grand courage. Mais, Seigneur, c'est bien tard s'opposer à l'orage. Si le monde panchant n'a plus que cet appui, Je le plains, et vous plains vous-même autant que luy. Je ne vous retiens point ; marchez contre mon maistre ; Je voudrois seulement qu'on vous l'eût fait connaistre, Et que la renommée eût voulu, par pitié. De. ses exploits au moins vous conter la moitié. Vous verriez...

Porus.

Que verrois-je et que pourrois-je apprendre Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre? Seroit-ce sans efforts les Persans subjuguez. Et vos bras tant de fois de meurtres fatiguez?

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