ACTE m, SCENE VI ii
Font voir que je soupire après d'autres conquestes-
Je vous avois promis que l'effort de mon bras
M'approcheroit bien-tost de vos divins appas;
Mais, dans ce mesme temps, souvenez-vous, Madame,
Que vous me promettiez quelque place en vostre ame.
Je suis venu. L'amour a combattu pour moj ;
La victoire elle-mesme a dégagé ma foy.
Tout cède autour de vous : c'est à vous de vous rendre,
Vostre cœur l'a promis : voudra-t-il s'en défendre?
Et luy seul pourroit-il échaper aujourd'huy
A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que luj ?
Cleofile.
Non, je ne prétens pas que ce cœur inflexible Garde seul contre vous le titre d'invincible. Je rends ce que je dois à l'éclat des vertus Qui tiennent sous vos pieds cent peuples abbatus. Les Indiens domptez sont vos moindres ouvrages; Vous inspirez la crainte aux plus fermes courages. Et, quand vous le voudrez, vos bontez à leur tour Dans les cœurs les plus durs inspireront l'amour. Mais, Seigneur, cet éclat, ces victoires, ces charmes, Me troublent bien souvent par de justes allarmes : Je crains que, satisfait d'avoir conquis un cœur, Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur : Qu'insensible à l'ardeur que vous aurez causée, Vôtre ame ne dédaigne une conqueste aisée. On attend peu d'amour d'un héros tel que vous : La gloire fît toujours vos transports les plus doux, Et peut-estre, au moment que ce grand cœur soupire, La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.
Que vous connoissez mal les violens désirs
Racine. I. i .
D'un amour qui vers vous porte tous mes soûpir>' J'avoûraj qu'autrefois, au milieu d'une armée, Mon cœur ne soûpiroit que pour la renommée. Les peuples et les rois, devenus mes sujets, Etoient seuls à mes vœux d'assez dignes objets. Les beautés de la Perse, à mes yeux présentées. Aussi-bien que ses rois ont paru surmontées. Mon cœur, d'un fier mépris armé contre leurs traits. N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits. Amoureux de la gloire et par tout invincible. Il mettoit son bon-heur à paroistre insensible. Mais, helas! que vos yeux, ces aimables tyrans. Ont produit sur mon cœur des effets differens! Ce grand nom devainqueur n'est plus cequ'iisouhaitte; Il vient avec plaisir avouer sa défaite. Heureux si, vôtre cœur se laissant émouvoir, Vos beaux yeux à leur tour avoùoient leur pouvoir Voulez-vous donc toujours douter de leur victoire. Toujours de mes exploits me reprocher la gloire. Comme si les beaux nœuds où vous me tenez pris Ne dévoient arrêter que de foibles esprits? Par des faits tout nouveaux je m'en vais vous apprendre Tout ce que peut l'amour sur le cœur d'Alexandre. Maintenant que mon bras, engagé sous vos lois, Doit soutenir mon nom et le vostre à la fois, J'iray rendre fameux par l'éclat de la guerre Des peuples inconnus au reste de la terre. Et vous faire dresser des autels en des lieux Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux.
Cleofii.e.
Ouy, vous y trainerez la victoire captive; Mais je doute. Seigneur, que l'amour vous y suive.