ACTE III, SCENE VI F
Tant d'Estats, tant de mers, qui vont nous desunir, M'effaceront bien-tost de vostre souvenir. Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde Achever quelque jour la conqueste du monde. Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux, Et la terre en tremblant se taire devant vous, Songerez-vous, Seigneur, qu'une jeune princesse Au fond de ses Estais vous regrette sans cesse. Et rappelle en son cœur les momens bien-heureux Où ce grand conquérant l'assuroit de ses feux?
Alexandre.
Hé quoy ! vous croyez donc qu'à moy-même barbare. J'abandonne en ces lieux une beauté si rare? Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer Au trône de l'Asie, où je vous veux placer?
Cleofile.
Seigneur, vous le sçavez, je dépens de mon frère.
Alexandre.
Ah! s'il disposoit seul du bon-heur que j'espère, Tout l'empire de l'Inde, asservi sous ses loix, Bien-tost en ma faveur iroit briguer son choix.
Cleofile.
Mon amitié pour luy n'est point intéressée. Appaisez seulement une reine offensée, Et ne permettez pas qu'un rival aujourd'huy, Pour vous avoir bravé, soit plus heureux que luy
Alexandre.
Porus estoit sans doute un rival magnanime : Jamais tant de valeur n'attira mon estime. Dans l'ardeur du combat, je l'ay vu, je l'ay joint, Et je puis dire encor qu'il ne m'évitoit point. Nous nous cherchions l'un l'autre. Une fierté si belle
ii6 ALEXANDRE
Alloit entre nous deux finir nostre querelle. Lors qu'un gros de soldats, se jettant entre nous. Nous a fait dans la foule ensevelir nos coups.