LE ROI, HERMANN
Mon fils, je sais que vous êtes bon, laborieux, appli- (lué à tous vos devoirs, et je sais en quelles mains loyales et pures je viens de remettre mon autorité. Et pourtant, je ne puis me défendre d'une inquiétude. La situation est difficile. Le peuple, oubliant que, quelles que soient ses misères, le meilleur moyen d"y remédier est encore de s"en remettre docilement aux chefs que Dieu lui a donnés, le peuple se mutine et réclame à grands cris ce qu'il appelle les réformes. 11 me fallait choisir entre une résistance hasardeuse et des concessions que j'estime plus dangereuses encore. Résister, je n'en ai plus la force; céder, je ne m'en suis pas cru le droit. A vous, mon fils, de faire selon que Dieu vous inspirera. Je vous supplie seulement de vous défier d'une certaine sentimentalité qui est en vous et d'une prétendue philosophie que vous avez puisée dans les livres du siècle. 11 y a entre nous je ne sais quoi qui nous sépare. Vous n'êtes plus assez persuadé que vous êtes roi par la volonté de Dieu, et que Dieu est avec vous. Ce qui perd aujourd'hui les souverains, c'est d'abord qu'ils ne croient plus assez fermement à leur droit royal; et c'est aussi qu'ils veulent vivre comme les autres hommes, c'est qu'ils ont, étant rois, des idées et des passions de simples particuliers. Hélas! votre frère Otto aurait peut-être, plus que vous, la juste conception de la souveraineté; mais Otto vit mal. Votre cousin Renaud est un sauvage et un fou. Moi, je suis vieux, malade, et m'en irai bientôt. En sorte que le royaume d'Alfanie n'a d'autre support que vous. Haussez donc votre cœur. Que le sentiment de
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votre responsabilité vous donne la foi qui vous manque, je le sens; et que la foi vous donne le courage d'agir, même contre le peuple, pour le bien du peuple. — Soyez roi, vous le devez, et prenez garde de n'être qu'un homme.
HERMANN
Je ne suis pourtant qu'un homme, mon cher p<lrc. J'ai beau faire, j"ai beau me représenter combien il est étrange que je me trouve élevé tout à coup au-dessus de trente millions d'autres hommes, je ne perçois en moi aucune empreinte surnaturelle... Non, en vérité, je n'ai point ce sentiment d'une onction divine, analogue, je suppose, à celui qui doit remplir l'âme des prêtres croyants... Mais, rassurez-vous, si je n'ai pas, comme mes ancêtres, la claire conscience d'être directement investi par un Dieu empereur des rois, je me sens investi par ces ancêtres eux-mêmes et par les générations qui leur ont obéi à travers les siècles. Mon droit, s'il ne me vient pas du ciel, me vient du passé, et s'il ne me vient pas d'en haut, il me vient d'en bas. Le peuple d'Alfanie a témoigné jusqu'ici qu'il m'aimait. C'est son consentement, c'est l'accord de sa pensée avec la mienne, qui me confère mon droit divin. Après tout, cela revient au même, si vous y réfléchissez. Ayons donc confiance.
Je tremble malgré moi. Je parle une autre langue que vous, car je suis d'un autre âge. Je me demande même si l'épreuve que vous allez tenter est permise... Toutefois, tentez-la, selon votre conscience, puisque aussi bien la nécessité nous presse; et que Dieu vous ait. vous et mon royaume, en sa sainte protection...
Il sort par la grande porte de gauche. HERMANN, allant à la porte du fond, à 1 huissier qui se tient là.
Faites entrer monsieur le grand chancelier.
Il revient à la table.