‹ Théâtre de Jules Lemaître. - (volume 2)Chapitre 139 sur 228 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les Mêmes, CHAMBRAY.

CIIAMIiRAY, entrant parla porte du fond.

Voyons, Martigny, après ce qui s'est passé, ayez au moins la pudeur de laisser cette enfant tranquille !

Monsieur, jo l'embrasse parce que je l'aime et que je suis son mari... Oui, autrefois, j'osais à peine : vous étiez toujours entre nous deux; et, quand cela m'arrivait, vous faisiez une figure! C'est au point que, même quand vous n'étiez pas là, il m'en restait une appréhension, une peur de vous voir surgir tout à coup... Eh bien, tout cela est changé! Je l'embrasse tant que je veux, et devant vous; et tant pis si ça vous gêne! et tant pis si vous êtes jaloux!

CFIAMIÎRAV, écrasé de surprise.

Jaloux?

Pierre !

Oh! je ne tiens pas aux mots... Mais j'ai tort de vous parler avec emportement, et je vous prie de m'excuser. Je vais tâcher de vous dire avec calme ce qui arrive et

OÙ nous en sommes. — J'ai pour vous, mon cher maître, beaucoup de respect et de reconnaissance... Vous m'avez fait autrefois bon accueil. J'ai travailla*, pour vous de mon mieux; vous avez apprécié ma collaboration, et vous l'avez largement récompensée. Vous avez voulu faire plus en me donnant Jeanne, et cela devrait me lier à vous encore plus que tout le reste. Seulement, voilà : vous avez cru me la donner; en réalité, vous l'avez gai'déc. Jaurais dû être heureux depuis six ans : j'ai été très malheureux. Sans vous en douter peut-être, vous m'avez frustré de mon bien, opprimé, supprimé. Je n'étais plus mari et père que par surprise et à la dérobée. Et le pire, c'est que vous m'avez, peu à peu, ôté ma confiance en moi. Vous pensiez, et sans doute vous disiez de moi, et peut-être devant Jeanne : « C'est un faible! » Je crois bien ! C'est vous qui me rendiez ainsi... Je sentais que je ne pouvais cesser de paraître faible qu'en paraissant ingrat et dur, comme à présent... Aussi, je me résignais, je m'habituais même à mon rôle humilié. Mais aussi je me suis trouvé sans défense contre les tentations du dehors. C'est vous qui m'aviez désarmé. C'est à cause de vous que j'ai fait cette sottise qui a failli me couler le co'ur de ma femme... Eh bien, je ne puis plus, je ne dois plus accepter des conditions de vie si étranges — et si dangereuses. Il ne s'agit point de vous enlever l'affection de votre nièce, mais seulement de savoir si ce n'est pas moi qui ai d'abord charge d'elle et de ses enfants. Il n'est pas question de vous rien retrancher, mais de me restituer ce qui m'appartient. Je respecte des sentiments, des tendresses sacrées : je ne veux que rétablir entre nous trois l'ordre naturel des devoirs et des responsabilités. Et c'est uniquement dans cette pensée, — qui n'a rien d'offensant pour vous, monsieur Chambray, — que je dis à Jeanne : « Jeanne, il faut choisir entre ton oncle et ton mari ».

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