‹ Théâtre de Jules Lemaître. - (volume 2)Chapitre 140 sur 228 · ACTE DEUXIÈME. l'.'o · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME. l'.'o

JEANNE. Elle va silencieusement vers Martigny ; puis:

Je vous aime bien, mon cher parrain. Je vous aime toujours autant... Dites-moi que vous ne m'en voulez pas.

CIIAMnRAV.

C'est bon, j'ai compris. (Un silence.) Tu avais cinq ans, Jeanne, et tu étais toute seule au monde. Je revenais de mon grand voyage; il me restait bien des choses intéressantes à foire là-bas; j'étois en passe de devenir, comme ou dit, un homme célèbre; je n'étais pas encore très vieux : mais je ne suis pas reparti... Pendant plusieurs années, trois fois par semaine, — et sans exception, Jeanne, — tu m"as vu dans le petit parloir de ton couvent. Puis, comme tu étais frêle et maladive, je t'ai prise chez moi, dans ma maison. Il en coûtait quelque chose à ma liberté et à mes aises : mais j'aimais les chaînes que je me donnais à cause de toi. Quand lu as été grande lîlle, je t'ai mariée avec Pierre, tout de suite... pour ne pas te voir pleurer... Ne crois pas, Jeanne, que je te rappelle tout cela pour te le reprocher. Je lai fait avec joie, parce que je lai voulu — et parce que je ne pouvais pas ne pas le faire... Mais enfin, Jeanne, je l'ai fait. Tu es tout pour moi, depuis vingt ans; tu es ma seule raison de vivre... J'espérais, en retour, un petit coin près de toi, où tu me souffrirais, car c'est l)ien seul, un honuue de mon ôge... Oh! je te le répète, tu ne me devais rien. On ne doit rien à ceux qui, sans qu'on les en prie, ont absolument voulu se dévouer à vous. On ne leur doit rien : mais, tout de même, quand on a bon cœur, on ne peut pas les ha'ir, on leur accorde même un peu d'amitié, — de pitié, si tu veux... Ce que je ne vous pardonne pas, c'est l'humiliation d'apprendre tout à coup que, pendant si longtemps, vous m'avez subi, que j'ai été pour vous un hôte encomjjrant, une gène, un fardeau. Votre silence a été lâche, puisqu'il devait aboutir à cette révolte

cruelle. Si ma tendresse me faisait importun, si je vous aimais mal à votre gré, il fallait mavertir, doucement, .faurais compris : je vous aimais assez pour vous aimer mieux. Mais, en me faisant entendre que vous m'avez menti pendant six ans, non seulement vous me brisez le cœur : vous m'empoisonnez même mon pauvre bonheur passé... Ah! vous montrez brusquement, après une patience bien surprenante, une énergie bien imprévue! Les jeunes sont durs aux vieux, quand ils s'y mettent... Enfin, je vous avais donné mon cœur, vous me le rendez : c'est bien. Plus rien de commun entre nous. Je quitte cette maison, et pour n'y plus rentrer. Je vous débarrasse, je vous délivre de moi. Soyez heureux-

Il se dirige vers la porte du tond.

JE.VNNE.

Mais, mon parrain, ce n'est pas du tout cela que Pierre a voulu dire. Comment pouvez-vous croire...

Ne te force pas, ma petite Jeanne, et ne te crois pas obligée d'exprimer ce que tu ne sens plus. Pierre n'cst-il pas ton mari? 11 paraît que je l'avais oublié. Tu ne l'avais pas assez? Eh bien! maintenant, tu l'auras tout le temps, tu l'auras tout ton saoul, et je ne te gênerai plus. Adieu.

Il est près de la porte. Martigny se place entre la porte et lui. MARTIGNY.

Jeanne disait bien, monsieur : ma pensée n'a jamais été de vous séparer de votre nièce... Mais, puisque vous le prenez ainsi... c'est à nous de partir, car nous sommes ici chez vous. Le pavillon de l'usine est prêt. .Nous pouvons emménager dès ce soir.

CnA.MBRAV, redescendant.

Soit! Mais alors faites vite.

MARTIGNY

Viens, Jeanne.

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