SCENE VIII
CHAMBRAY, MADAME MÉRIEL puis JEANXE et MARTIGNY.
CHAMBRAY, saluant.
Madame...
MADAME MÉRIEL. Elle s'avance lentement vers CLambray. Un long temps.
Me reconnaissez-vous, monsieur Chambray?
CHAMBRAY
... Non, madame.
Regardez-moi bien... Non?... 11 y a quarante ans, j'étais Amélie.
CHAMBRAY, assez tranquille.
Amélie... Vous? c'est vous?
MADAME MÉRIEL.
Mon Dieu, oui. Vous auriez pu me rencontrer vingt l'ois sans vous en douter, n'est-ce pas? Je n'ai plus mes cheveux blonds ni mes fossettes, et mes yeux se sont fanés. Et pcutrètre que je ne vous aurais pas reconnu davantage. Nous sommes... un peu changés, et moi, je suis une vieille femme... Oh! cela m'est égal, puisque je vous retrouve.
CHAMBRAY
Ma pauvre amie...
MADAME MÉRIEL.
Je vous ai surpris; et, je le sens, cette rencontre vous laisse plus tranquille que vous n'auriez cru... Il
faut le temps : attendez que vous m'ayez reconnue. Ne dites rien... C'est moi qui parlerai...
Vous vous appelez madame Mériel... Vous n'avez donc pas épousé...?
MADAME MÉRIEL.
Non. Quand vous êtes parti, je n'ai pas pu. Je vous regrettais trop... J'ai vu clair en moi. Pourquoi n'avezvous pas parlé, mon ami?
CUAMBRAV.
Pourquoi n'avez-vous pas attendu que je parle?
MADAME MÉRIEL.
C'est que je m'ignorais moi-même : j'étais trop bien élevée pour oser croire que j'en savais plus long que mes parents sur mon propre cœur. C'est bète, les jeunes filles...
c H A .M B R A V , interrompant.
Oui, c'est vous, c'est bien vous... Tenez, à l'instant même, je viens de reconnaître le son de votre voix... une inflexion de jadis... et je vous revois toute... Ah' mon amie ! mon amie !
Il lui prend les mains, la fait asseoir, s'assied prés d'elle. MADAME MÉRIEL.
Donc, vous parti, je n'ai pas épousé l'autre... Mais vous ne reveniez pas... je devenais une vieille fille, je désolais mes parents... Enfin, je me suis laissé marier : on ne fait pas ce qu'on veut. Je n'avais pour mon mari, et encore en m'y appliquant, que de l'amitié; il est vrai qu'il ne demandait pas davantage ; et, du moins, il n'a jamais souffert par moi... Jusque-là, je n'avais iras particulièrement à me plaindre. Mais j'ai perdu une fille de douze ans; puis mon mari, après une longue, très longue maladie. Je suis restée veuve avec