C 11. \ M 15 RAY
C'est plutôt triste.
XIADA.ME MÉRIEL.
Et c'est très ordinaire. Mais, pendant tout ce tempslà, je pensais à vous, et, — mes soixante ans me permettent de vous le dire, — je vous aimais. Je vous suivais de loin; je lisais les récits de vos voyages et des belles choses que vous avez faites. Et, parmi mes obscures épreuves, c'était vous ma grande douleur, et c'était vous aussi mon unique joie et mon intime orgueil... Dès que j'ai été libre, je vous ai cherché, je suis venue demeurer par ici; j'ai espéré que je vous verrais quelquefois, que je pourrais peut-être, sans vous gêner, sans vous peser, vivre })as trop loin de vous...
cil A Ml'. RAY.
Vous venez bien tard, mou amie, bien tard... Cela me jjaraît si étrange de vous revoir!... ^ue nous ayons eu vingt ans; que vous ayez eu ces cheveux, ces yeux, toute cette grâce dont je me souviens; que je puisse en parler devant vous-même comme de choses disparues, et que je sois, moi, un vieux monsieur à qui vous pouvez dire librement que vous l'avez aimé ; que nous ayons pu être heureux et qu'il ne soit plus temps, et que nous soyons là, tous deux, tout seuls, à nous dire nos secrets, sans trouble, sans rougeur à nos vieux fronts... est-ce que tout cela ne vous remplit pas d'une mélancolie affreuse?
MADAME MÉRIEL.
Eh bien, non! Le temps nous apporte des douleurs, mais, après elles, et par elles, l'apaisement, la sérénité. Puis, il nous donne des droits que n'ont pas les jeunes. J'ai celui de vous aimer, avec ces rides-là, et
de me dévouer à vous... — oh ! discrètement, n'ayez pas peur. C'est à la fin de ma vie que je réaliserai mon rêve de jeune fille dans ce qu'il y avait de plus pur et de plus beau, et c'est avant de mourir que j'aurai eu mon roman. Oh! la chère vieillesse!...
CHAMBRAY
Hélas! que je vous aurais préférée romanesque à dix-huit ans!
MADAME MÉRIEL.
Achevez votre pensée... Pourquoi suis-je revenue:' Mon souvenir n'était-il pas plus joli que moi?... Je m'y attendais... Oui, quelque chose en vous me résiste. Mais ce quelque chose. — qui n'est pas ce qu'il y a de meilleur en vous, mon ami, — je ne le crains pas. .le suis la plus forte, j'en suis sûre : je vous apporte mieux, beaucoup mieux que ce qui est peut-être déjà venu tenter votre solitude...
CHAMBRAY
Voyons?
MADAME MÉRIEL.
Oh! évidemment, moi toute seule, ce n'est rien. Mais je ne suis pas seule, mon ami, et je viens à vous les bras pleins. Je vous rapporte Jeanne et ses petits enfants... Et j'en profite pour me faire apporter par eux.
Jeanne?... Elle se soucie bien de moil
MADAME MÉRIEL.
Ouand VOUS avez refusé de la voir, la pauvre petite, qui pourtant ne me connaissait pas depuis longtemps, est venue chez moi fondre en larmes... Elle avait le cœur si gros, si gros, qu'elle n'osait rentrer chez son mari dans cet état... Son instinct l'avait bien guidée... Nous avons pleuré ensemble... Pour qu'elle pût mieux