‹ Théâtre de Jules Lemaître. - (volume 2)Chapitre 226 sur 228 · ACTE DEUXIÉMIi · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÉMIi

Va, n'approfondis pas : lu perdrais tous tes soins. Mais Hélène t'adore, et de cela du moins Tu peux avoir d'exactes preuves.

Lorsqu'elle est dans tes bras, au don qu'elle te fait Pourrait-elle ajouter quelque chose en effet?

Peut-elle être à toi plus entière"?

Les yeux qu'elle a charmés font-ils les siens moins beaux? Non ; une seule torche allume cent flambeaux

Et garde intacte sa lumière.

Ah ! des bienfaits des dieux pourquoi mésusez-vous? Croyez-vous que la femme, ô déplorables fous,

Soit un présent de leur colère?...

Vous avez le printemps, la vigne, les moissons, Elles chants et la lyre, et vers les horizons

Le souple essor de la galère :

Et vous avez aussi l'hiver, le froid, la faim,

Les pestes, les fléaux, la mort, — la mort enfin...

Vie et mort, plaisir et souffrance, 0 des biens et des maux équilibre incertain ! Mais ajoutez la femme : il suffit, et soudain

Les biens emportent la balance.

Donc, à vous tourmenter ne soyez pas si prompts, O mortels! Ce n'est pas pour attrister vos fronts

Qu'Hélène est belle et qu'elle est blonde. Du vin de sa beauté saoulez-vous à loisir. Il est dans son destin d'engendrer le désir.

Et le désir est roi du monde.

Si le désir d'Hélène, ô guerriers d'Ilion, N'avait pas enfoncé son divin aiguillon

Dans vos âmes ensorcelées, Eussiez-vous accompli les hauts faits qu'on a vus? Nous eussiez ignoré vous-mêmes les vertus

Au fond de vos grands cœurs celées...

Ce qui vous fut donné dans un dessein clément, N'allez pas, insensés, en faire un instrument

De sottes et vaines tortures.

Ne soyez pas jaloux : vous déplairiez au Ciel. L'amour jaloux est Tattentat essentiel

Aux droits des autres créatures.

Souvent, on trouverait exaspérants à voir Les couples enlacés qui s'égarent le soir

Dans les bois ou le long des fleuves, Si l'on ne savait pas que, variant leurs nœuds. Ils se plieront un jour, pour faire plus d'heureux,

A maintes combinaisons neuves...

Plusieurs ont rejeté ces bienfaisantes mœurs, Je le sais. Leur amour, en ses noires humeurs,

Ressemble à la haine elle-même.

On veut être aimé seul; « on veut (que d'embarras!) Faire tout le bonheur ou, si l'on ne peut pas,

Tout le malheur de ce qu'on aime' ».

On souffre, on fait souffrir : supplice sans rachat! Tels, dans un sac cousus, la vipère et le chat.

Et l'Amour, de ses mains démentes, Plonge au sein des amants les sinistres couteaux. Et brise sur les rocs ou suspend aux linteaux

Les beaux corps des pâles amantes...

Ce n'est pas moi, mais c'est mon fils, le sombre Eros, Qui, changeant les amants en mutuels bourreaux,

Leur souffle cette acre folie.

Eros est grave et triste : il rêve on ne sait quoi Par delà le réel... — Je suis très simple, moi,

Et n'ai pas de mélancolie.

Venus au monde avant l'âge des plumitifs. Vous avez l'heur de vivre en des temps primitifs De morale encore incertaine :

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