‹ Théâtre de Jules Lemaître. - (volume 2)Chapitre 47 sur 228 · ACTE THOISIEME. C · texte numérisé non relu

ACTE THOISIEME. C

et que je ne pourrais épouser si je restais prince. C'est une petite gymnaste, Lollia Tosti. Mon Dieu! oui... Elle est très belle et très pure. Cette union est éminemment raisonnable, tout à fait digne d'un homme libre et d'un enfant de Dieu, et ne paraîtra blâmable qu'aux esprits bornés et grossiers. îNous nous marierons là-bas, très loin... J'emporte de quoi vivre commodément... Je me demande si c'est bien honnête pourtant, mais on est toujours lâche par quelque point; je crains la pauvreté pour mon amie et je me dis qu'après tout, ce que je possède sans l'avoir gagné est le salaire de ce que mes aïeux, quelques-uns du moins, ont pu faire pour le bien du royaume, comme on dit... Adieu donc, mon pauvre Hermann.

IIERMANN, toujours ù sa fenêtre.

Ils approchent... Les voilà arrivés près de la grille basse du fossé... (cris au dehors.) Rcuaud, entends-tu?

On crie « Awdotia, Awdotia » sur l'air des lampions. R E .N A U D .

Oui.

HERMANN

Qu'est-ce qu'ils crient?

RENAUD

Parbleu, ils ne crient pas : « Mve le roi! » Ils veulent que tu leur rendes Awdotia, et je les comprends. Leur amie est une personne très déraisonnable et très dangereuse pour nous autres; mais très originale aussi en vérité, et la seule à ma connaissance qui pratique la charité absolue, excepté toutefois envers nous.

IIERMANN.

La leur rendre? Mais je ne puis pas, R<Miaud, je ne puis pas, je t'en prends à témoin. Le drapeau qu'elle promenait est l'étendard de l'insurrection; il exprime le désespoir, la nécessité de recourir aux moyens

suprêmes. Or, le peuple n'en est pas là, le peuple n'a pas le droit de signifier qu'il en est là, puisque son prince l'aime, qu'il a confiance en lui et ne lui veut que du bien. Ils étaient prévenus, c'est eux qui rompent le pacte... Voici le moment précis où la manifestation devient émeute. Et si je cède... tout croule... il n'y a plus rien... rien. Je ne dois pas... non, je ne dois pas. Ce serait lâche!... Je vais me montrer... je vais leur dire...

RENAUD

Ils vont te huer, mon pauvre Hermann. As-tu une tète de boucher"? as-tu le mufle et le tonnerre de Danton pour haranguer le peuple? Mais regarde-nous donc... ces fonctions-là ne conviennent pas à notre genre de beauté.

Alors tu m'abandonnes, Renaud? Tu m'abandonnes au moment où je suis le plus malheureux, et quand tous les autres m'ont déjà abandonné! Car, vois-tu, je sens autour de moi le désaveu et le recul de tous ceux qui vivent de la royauté, de tous ceux qui comptaient sur moi, comme sur le premier gendarme du pays. Voilà que j'ai contre moi le peuple, parce que je suis prince, et tout le reste de la nation parce que j'aime le peuple. Et c'est l'heure que tu choisis pour me quitter?

Je ne lai pas choisie, Hermann; mais que veux-tu que je fasse ici? Je ne puis t'ètro bon à rien. Tout le monde me considère comme un fou, parce que j'ai voulu vivre à ma guise... Donc, je m'en vais, je renonce avec enthousiasme à mes droits éventuels à la couronne; je m'évade de la royauté, je disparais... C'est très bon de disparaître... Adieu, Hermann.

Adieu, Renaud.

Il sort.

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