SCENE VI
HERiMANN, puis RENAUD.
HERMANN, seul. On entend les murmures de la foule.
^'oici une des minutes les plus singulières de ma vie. Il me semble que je joue à pile ou face sur la douceur ou la férocité, sur le bon sens ou la stupidité de la foule. Lenjeu, c'est tout ce que j'ai cru jusqu'à jirésent. Je tente une épreuve d'où je sortirai affermi dans mes plus chères idées, ou vidé de toute illusion et dégoûté des hommes à jamais... (Renaud entre.)... Renaud! mon cher Renaud! N'est-ce pas que tu m'approuves? N'est-ce pas que j'ai raison d'avoir confiance? (Allant à la fenêtre.) De cette fenêtre, maintenant, je puis les voir... Le flot du peuple jaillit par la grille ouverte, s'avance en s'élargissant... Je distingue presque les figures des premiers rangs... Elles sont laides... Il y en a de méchantes. Évidemment, ce qui entlamme ceux-ci, ce n'est pas une idée de justice. Ils sont, sans doute, aussi durs, aussi impitoyables et moins i)olicés que les riches contre lesquels ils s'insurgent... Quelle société ces brutes nous referaient-elles?... Mais, après tout,, de quel droit leur prèté-je de bas sentiments sur la foi de leurs visages convulsés? Toute passion où il entre de la colère enlaidit et déforme les traits... En quoi ces faces inquiétantes diffèrent-elles de celles dessoldats qui se ruent dans la mêlée?... Et puis, à côté
de ces tètes de fauves, il y en a d"auti*es... si pâles... si douloureuses... Cette tète de jeune fdle, blonde, l'air un peu sauvage et très fière... et puis, aussi, des faces ascétiques, des faces d'illuminés... Que va-t-il sortir de là?... Mon Dieu, faites que ce peuple ne soit pas luéchant! Faites que ce peuple comprenne!...
RENAUD
Oh! moi, je te lai déjà dit, je te plains. Fais comme lu voudras, tu es sûr de mal faire. C'est triste d'être prince et de sang royal à l'heure qu'il est, à moins d'être un nigaud ou un bandit. Moi, j'en ai assez; je souffre décidément plus des contraintes, des mensonges, des violences et des servitudes de notre état que je ne jouis des misérables plaisirs de vanité qu'il comporte. Je me suis rendu compte de cela une fois pour toutes. Je n"ai plus soif que d'une chose, c'est d'être simplement une tète dans la foule. Cette idée-là m'obsède depuis la mort de mon père. (Présentant un papier.) Ticus, signe-moi ce brevet que j'ai fait préparer, comme nous en étions convenus.
HERMANN
Tu le veux?
RENAUD
Je t'en prie.
Tu n'auras pas de regrets?
11 signe.
RENAUD
Non... Merci, tu viens de m'affranchir; à partir de cet instant, je ne suis plus que Jean Keller, enseigne de vaisseau. Je respire enfin.
IIERMANN.
Tu pars bientôt?
J'embarque demain. J'emmène une femme que j'aime