ACTE PREMIER
viens de faire les gestes de la confiance. Mais déjà je ne suis plus tranquille, et j'éprouve jusqu'à l'angoisse le sentiment de ma responsabilité. Oh! n'être pas obligé de découvrir et d'inventer son devoir! N'être qu'un pauvre homme, n'avoir qu'une consigne bien claire et bien étroite, comme le garde-chasse de notre petite maison d'Orsova!... Songez donc! si j'allais me tromper!... Il faut m'aimer plus que jamais, Frida.
FRIDA
Plus que jamais? Comment ferais-je? Je suis à vous tout entière, car je vous dois tout. Vous rappelez-vous notre première rencontre à Paris chez la comtesse de Winden, qui nous avait recueillies ma mère et moi? Vous étiez venu visiter la galerie de tableaux du comte. Je suis entrée étourdiment et j'ai été bien effarouchée en vous voyant. Vous avez dit : < Quelle est donc cette petite?» Le comte a répondu : • C'est une compatriote. » Alors, vous mavez interrogée. Je vous ai tout raconté : mon grand-père, le prince Kariskine, à la maison de force; mon grand-oncle, le marquis de Frauenlaub, refusant même de me connaîlre; mon père, mort en Amérique ; et puis notre grande misère à Paris, et la chasse aux leçons de musique et d'allemand, et le reste... Vous m'avez consolée, vous m'avez rapatriée, et, après la mort de ma pauvre maman, vous m'avez installée ici, près de vous, où je suis si bien! si bien !
HERM.VNN.
Et dès lors j'ai vécu, moi, une nouvelle vie. J'ai porté allègrement les ennuis de mon métier de prince : je vous avais! Au milieu de ce monde si factice et si dur, assujetti à des rites absurdes, vous étiez pour moi la sourcede joie et de vérité. Et, quoique j'eusse beaucoup étudié et travaillé auparavant, j'ai reconnu que je ne savais rien, car vous m'avez tout appris.
FRIDA
Je ne suis pourtant guère savante, mon cher seigneur.
HERMANN
Ne dites pas cela, mon amie. Oui, sans doute, vous n'étiez qu'une petite fille : mais vous aviez vu le monde beaucoup mieux et de plus près que moi et avec des yeux plus ingénus. Vous aviez connu la misère et les misérables. Votre vie vagabonde et pauvre vous avait permis d'approcher toutes les conditions sociales, et vous portiez sur toutes choses les jugements hardis d'un cœur droit. Je me suis aperçu, grâce à vous, que, en vertu même de ma naissance, j'étais plein de préjugés. Rien qu'en me racontant votre histoire, vous m'avez révélé la réalité humaine. J'ai senti combien le monde est étroit pour ceux qu'on appelle les puissants, et comme les choses se déforment pour eux. Vous m'avez appris la pitié; du moins, vous l'avez fait descendre de ma létc dans mon cœur... Comment reconnaître tout cela, mon amie?
Un silence.
Alors, si je vous adressais une prière, j'aurais quelque chance d'être entendue?
Il ER MANN.
Pai'loz, ma chérie
J ItlDA.
Monseigneur, je vous demande la grâce d'Awdolia
Latauiof.
HERMANN
La grâce d'Awdolia? Savcz-vous ce qu'elle a fait?
FRIDA
Oui. Lors des dernières grèves, elle a promené dans les rues un drapeau noir. Il y a eu, à la suite de cela,