‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 14 sur 225 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

quelques bousculades, et le drapeau noir a été rougi du sang d'Awdotia. Et elle est en prison depuis trois mois, pour avoir eu pitié de ceux qui souffrent.

HERMANN

Alors, elle aurait bien dû avoir pitié des pauvres soldats et des malheureux policiers, qui sont peut-être eux aussi des souffrants.

FRIDA

Awdotia a pitié de tout le monde. Seulement, elle croit que le règne futur de la justice ne saurait s'établir sans un peu de violence. Ou plutôt, elle ne réfléchit pas, elle va où son cœur la pousse. C'est peut-être une folle, comme on dit, mais c'est une grande âme.

HERMANN

Vous la connaissez donc?

Je l'ai connue à Paris, au temps de ma pauvreté. Je lui dois de n'être pas morte de faim, monseigneur.

HERMANN

Vous ne me l'aviez pas dit, Frida.

FRIDA

J'attendais que vous fussiez tout puissant. Jamais le roi, môme à votre prière, n'eût voulu gracier Awdotia.

HERMANN

Et vous croyez que moi?...

FRIDA

Oui... je crois, je suis sûre que vous lui ferez grâce... Je sais bien, moi, qu'Awdotia est une sainte. Cette femme qui ne rêve que bouleversement social est la douceur, la charité même. Je la vois encore, sous sa robe noire, et je l'entends maudire le vieux monde et en annoncer la destruction, de la voix lente et paisible

d'une religieuse qui récite ses prières... Elle n'avait rien à elle; elle était la sceur des pauvres et des malades... Enfin, monseigneur, je vous jure qu'Awdotia est bonne, bonne comme vous-même; et, bien que le monde des apparences ait mis entre vous deux un abîme, je vous jure qu'au fond vous pensez les mêmes choses. Elle a été la mère de mon esprit, et ce que vous dites avoir appris de moi, je l'avais appris d'elle.

HERMANN

Qu'Awdotia soit au fond ce que vous dites, je n'en doute plus maintenant, et vous savez bien, Frida, que j'en tiendrai compte... Mais enfin, ce sont les actes que je dois juger, non les ûmes, et j'ai des devoirs précis.

Vous vous plaigniez tout à l'heure d'être obligé de découvrir votre devoir : il n'est donc pas tellement précis, mon cher seigneur.

HERMANN

>kiis songez, Frida, que je ne puis gracier votre amie sans étendre la même faveur aux condamnés de la dernière émeute, et que, s'il y a parmi eux des rêveurs et des dupes, il y a aussi bien des méchants.

FRlDA.

Ceux-ci seront donc sauvés par ceux-là... Peut-être que tous ces malheureux que vous aurez délivrés vous en seront reconnaissants, et qu'alors ils sauront attendre de votre bonté ce qu'ils auraient été tentés de revendiquer par la force. Ce que le peuple souhaite, cl ce qu'il est incapable de réaliser tout seul, — car il n'est pas assez sage ni assez intelligent, — peutnHre qu'un souverain pourrait le faire. Homarquez que cela n'a jamais été essayé avec une entière bonne foi : toujours les souverains qui ont entrepris des réformes ont eu une arrière-pensée, se sont fixé des limites

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