‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 131 sur 225 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

que, si tu avais été là, tu aurais toi-même reconnu que, en résistant, j'aurais été par trop béte ou par

trop impoli... (voyant que Jeanne va parler.) Non, ne dis

rien; ne fais pas attention à ce qui te choque dans mon histoire; écoute jusqu'au bout, tu répondras après... J'avoue d'ailleurs que, au commencement, cela flattait ma vanité : une aventure, une liaison avec une femme à ,1a mode... je n'avais jamais eu ça. Mais c'est une satisfaction qui n'a guère duré; ça n'était pas assez gratuit pour que je pusse longtemps me faire illusion... Oh! je sais bien que ce n'est pas très... élégant, très... homme du monde de parler ainsi d'une femme avec qui... Mais, ma foi, tant pis pour elle! je ne dis que la vérité, et c'est mon bonheur, c'est le tien que je défends... Donc, je me suis laissé séduire, — comme une fille des champs, mon Dieu oui! — par amour-propre, par lâcheté, par curiosité, si tu veux. Mais que j'en ai eu vite assez! et quelle existence j'ai menée! Oh! le bric-à-brac du mari et (Montrant les bahuts du salon) les abominations dont il m'encombrait et que je n'osais pas refuser! Oh! la nécessité de mentir toute la journée! et l'argent qui filait ! et la terreur d'être découvert, et l'idée que peutêtre un jour tu apprendrais tout, et que je te paraîtrais odieux, et surtout que tu pleurerais, que tu souffrirais par ma faute, ma pauvre chérie!... Et je ne l'aimais pas! mais pas du tout! Seulement je ne savais plus comment me tirer de là. J'avais fini par la prendre en horreur... Tiens, le mal que je te disais d'elle, hier, tu crois peut-être que c'était une feinte, une ruse pour détourner tes soupçons? Eh bien, non. Je le i>ensais. En plein!... Et maintenant je suis désolé sans doute de t'avoir fait cette peine... et de m'être mis d^ns tous ces embarras; mais au fond je suis content, je respire, parce qu'au moins c'est fini avec elle. Et je t'aime, Jeanne, et je n'ai jamais cessé de t'aimer. Je t'aimais

d'autant plus que j'avais plus d'ennuis avec l'autre. Kt sois tranquille, tu n'as rien à redouter de l'avenir. Si jamais on m'y reprend, avec les femmes du monde!... Oui, je suis coupable. Oui, j'ai été nigaud, ce qui est encore plus dur à avouer. Mais je t'adore. Dis que lu me crois, Jeanne! Dis que tu me pardonnes!

JEANNE, glissant dans ses bras; presque à voix basse.

Méchant !

MARTIGNY

Et sais-tu pourquoi j'ai fait cette sottise? pourquoi je n'ai pas su me défendre? Parce que je ne t'avais pas assez. Parce que, toujours, entre toi et moi, entre moi et les enfants, il y avait ton oncle. C'est à lui que nous devons les mauvaises heures que nous venons de passer. C'est lui qui a dit à chacun de nous, en particulier, ce qui pouvait le mieux l'indisposer contre l'autre, et qui a tout fait pour rendre notre... malentendu irréparable... Et tiens, j'y pense, je suis sûr que c'est lui qui ta mise au courant de mon histoire. Car. bonne et confiante comme tu es, jamais de toi-même tu n'aurais soupçonné... Dis, comment as-tu pu, hier, non seulement deviner, mais avoir une rortitn»!'' ^ r'<'-l lui, n'est ce pas?...

JEANNE

Oui... Ce meuble italien... Il m'a raconté que monsieur de Montaille l'avait déjà vendu à plusieurs maris. Aloi*s. quand je l'ai vu arriver, cela, joint à d'autres petits indices...

MARTIGNY

Ainsi, sans ton oncle, tu n'aurais rien su. Cela aurait fini en douceur, sans que tu souffres, —puisque c'était déjà en train de finir. — Ou plutôt, sans ton oncle, cela n'aurait jamais commencé. Est-ce que tu crois que, si j'avais pu tavoir bien à moi, être ton mari à mon aise, j'aurais accepté des distractions nilleurs '

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