C H A M 15 RAY
Vous venez bien tard, mon amie, bien tard... Cela me paraît si étrange de vous revoir!... Que nous ayons eu vingt ans; que vous ayez eu ces cheveux, ces yeux, toute cette grâce dont je me souviens; que je puisse en parler devant vous-même comme de choses disparues, et que je sois, moi, un vieux monsieur à qui vous pouvez dire librement que vous l'avez aimé ; que nous ayons pu être heureux et quil ne soit plus temps, et que nous soyons là, tous deux, tout seuls, à nous dire nos secrets, sans trouble, sans rougeur à nos vieux fronts... est-ce que tout cela ne vous remplit pas d'une mélancolie affreuse?
MADAME MÉRIEL.
Eh bien, non! Le temps nous apporte des douleurs, mais, après elles, et par elles, l'apaisement, la sérénité. Puis, il nous donne des droits que n'ont pas les jeunes. J'ai celui do vous aimer, avec ces rides-là, et
de me dévouer à vous... — oh ! discrètement, n'ayez pas peur. C'est à la fin de ma vie que je réaliserai mon rêve de jeune fille dans ce qu'il y avait de plus pur et de plus beau, et c'est avant de mourir que j'aurai eu mon roman. Oh! la chère vieillesse!...
CHAMBRAY
Hélas! que je vous aurais préférée romanesque à dix-huit ans!
MADAME MÉRIEL.
Achevez votre pensée... Pourquoi suis-je revenue? Mon souvenir n'était-il pas plus joli que moi?... Je m'y attendais... Oui, quelque chose en vous me résiste. Mais ce quelque chose, — qui n'est pas ce qu'il y a de meilleur en vous, mon ami, — je ne le crains pas. .le suis la plus forte, j'en suis sûre : je vous apporte mieux, beaucoup mieux que ce qui est peut-être déjà venu tenter votre solitude...
CHAMRRAY.
Voyons?
MADAME MÉRIEL.
Oh ! évidemment, moi toute seule, ce n'est rien. Mais je ne suis pas seule, mon ami, et je viens à vous les bras pleins. Je vous rapporte Jeanne et ses petits enfants... lit j'en profite pour me faire apporter par eux.
CHAMHRAV.
Jeanne?... Elle se soucie bien de moi!
MADAME MÉRIEL.
Quand vous avez refusé de la voir, la pauvre petite, qui pourtant ne me connaissait pas depuis lonp^temps, est venue chez moi fondre en larmes... Kllc avait le cœur si gros, si gros, qu'elle n'osait rentrer chez son mari dans cet état... Son instinct l'avait bien guidée... Nous avons pleuré ensemble... Pour qu'elle pût mieux