‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 163 sur 225 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

THÉRÈSE, puis SUZANNE.

THÉRÈSE. Elle entre par la porte du fond.

Viens.

SUZANNE. Elle entre à son tour.

J"ai peur.

THÉRÈSE

Puisque je te dis qu'il n'y a personne! Ton mari est encore à son travail, et j'ai su éloigner les domestiques. Car... tu ne m'en voudras pas, ma chérie?... j'ai pris l'habitude — oh ! sur sa prière et avec l'autorisation de mon mari, — de m'occuper un peu de son ménage.

SUZANNE

Ma bonne Thérèse !

THÉRÈSE

Il le fallait bien. Il était si désorienté, si éperdu en arrivant ici il y a quinze jours !

SUZANNE

Comme je vous suis reconnaissante, à ton mari et à toi...

Xc nous remercie pas; ce que nous avons fait est bien naturel. Georges ne pouvait, pour mille raisons, rester là-bas après cette histoire. Mon mari a eu la chance de lui trouver, tout de suite, une place excellente. Il lui a fait signe, et n'a pas eu à le regretter. Tu ne saurais croire quelle situation Georges a conquise à l'usine, et cela du premier coup. Son invention a fait merveille. Il paraît que c'est tout à fait un monsieur, ton mari.

SUZANNK, naïvement.

Oh ! oui !... Mais que dit-on de moi? Tu es sûre qu'on ne sait rien?

THÉRÈSE

Absolument sûre. Georges a raconté que tu étais à la campagne, chez ta mère, pour rétablir ta santé, et que tu viendrais le rejoindre quand tu irais mieux. Mon mari lui-même ignore la vérité. Tu peii^ J-.n.> être tranquille.

SUZANNE

Et alors... Georges est toujours malheureux?

THÉRÈSE

Très malheureux: et cela est bon signe. Mais oui! s'il était décidé, comme il l'avait dit, à demander le divorce contre toi, il l'aurait déjà fait, cela est évident... Mais parlons un peu de toi. Ma pauvre Suzanne, comment as-tu pu, toi que je croyais si raisonnable et dont j'aurais répondu comme de moi-même...

SUZANNE

Est-ce que je sais? Maintenant que c'est passé, je n'y comprends plus rien, ou pas grand'chose...

THÉRÈSE

Voyons, tu avais pourtant fait un mariage d'amour?

SUZANNE

C'est bien celai

THÉRÈSE

Hein?

SUZANNE

Eli! oui, j'aimais Georges, mais comme aime une petite fille. Tu te souviens? C'est chez tes parents que je l'ai rencontré. J'avais dix-huit ans, et la tête pleine d'idées de romans. J'ai cru que le mari, c'était encore l'amoureux, le monsieur qui vous apporte des fleurs tous les jours, qui vous dit de jolies choses et qui ne s'occupe que de vous. J'ai été surprise de trouver le mariage si... austère. Mon mari s'absentait des semaines entières, car de tous les côtés on le faisait venir pour appliquer son invention. Je trouvais les journées longues; je n'avais pas en moi, dans mon cœur ni dans ma tête, de quoi remplir le vide de ces absences... Un autre m'a chanté la chanson dont j'étais désaccoutumée et que j'avais besoin d'entendre, pauvre niaise que j'étais... Mon histoire n'est pas originale, comme tu vois.

THÉRÈSE

Et elle ne m'étonne aussi que parce qu'elle est la tienne... Ou plutôt, sais-tu ce qui m'étonne?... L'ennui, les rêvasseries, même les premières coquetteries et les premières imprudences, je les conçois, à la rigueur. Mais, que tu aies pu... comment dire cela?... enfin, que tu aies pu aller jusqu'au bout, toi, toi Suzanne! cela ne m'entre presque pas dans la pensée. Il me semble que, dans ces aventures-là, il doit y avoir, entre les premiers chapitres et le dernier, un tel abîme, et si énorme à franchir, quand on y songe!

SUZANNE

^ C'est que tout s'enchaîne, et qu'on glisse d'une faiblesse à une autre sans s'en apercevoir. Chaque pas nouveau qu'on fait dans ce qui est défendu semble le premier pas, et ainsi on ne se voit pas descendre. Et puis, que veux-tu, à mesure qu'on approche de la fin, on sent je no sais quoi de mauvais qui s'éveille en vous. C'est comme un vertige, comme une griserie honteuse. Et l'on va! l'on va!... Bien sûr, quand on a commencé, on ne croyait pas qu'on achèverait... Vois-tu, Thérèse, il ne faut pas commencer. Cela dépend de nous; le reste, non.

THÉRÈSE

Mais, au moins, Taimais-tu... l'autre?

SUZANNE

Je crois à présent ne lavoir jamais aimé. Pourtant, j'ai dû l'aimer un peu au commencement. Sans cela, quelle femme serais-je? En réalité, je ne sais plus, plus du tout. Comme c'est étrange Jj

THÉRÈSE

Et lui, t'aimait-il?

SUZANNE

Il a fait son métier d'homme.

THÉRÈSE

Çu'est-il devenu?

«il-/ WNF.

Je n'en sais rien.

A-t-il essayé de te revoir? ou de l'écrire?

SUZANNE

Non.

THÉRÈSE

Il est discret. — Et, à présent, lu aimes Ion mari?

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