‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 67 sur 225 · ACTE QUATRIÈiME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈiME

Et, je le sais, sa douleur me le livrera. Et ainsi, je n'aurai trahi ni lui, ni ma vieille amie, ni l'humanité...

Elle se met au piano et joue doucement la Marche à l'étoile, du « Tannhauser ».

IIERMANN, entrant par le fond.

Frida!

FRIDA

Mon Dieu, comme vous êtes pûle ! Seriez-vous malade ?

IIERMANN.

Non. Je suis content d'être ici. Ici seulement je suis chez moi; ici seulement je suis bien... Qu'avez- vous fait, Frida, en m'attendant?

Je vous ai attendu. C'est une occupation qui suffit à remplir mes journées, je vous assure. Et vous?

IIERMANN.

Moi, vous le savez ce que j'ai fait.

FRIDA

Pauvre ami!

IIERMANN, accablé.

Pourquoi ai-je fait cela? Si j'avais cédé, ce qui fût arrivé serait-il pire que ce qui arrive? Ce que j'ai cru défendre vaut-il ce que la défense aura coûté? Je mainliens l'ordre public par la terreur, comme si j'étais un tyran... Et, en effet, j'ai du sang aux mains... du sang.

FRIDA

Hermann!...

HERMANN

Que faire maintenant? Je ne sais plus!... Le règne futur de la justice est le rêve des bons, et les destruclions qui rendraient son avènement possible ne peuvent être faites que par des méchants. Et de même

108 LES ROIrf.

ceux-là seuls peuvent avoir la force de défendre l'ordre existant dans ce qu'il a de légitime, qui l'aiment, au fond, dans ce qu'il a d'injuste et d'impitoyable. Quel rôle pour moi dans tout cela? Aucun... Ah! parmi les félicitations que j'ai reçues ces jours-ci, il y en a qui m'ont fait lever le cœur... J'admire qu'il y ait des hommes capai)les de juger, de condamner, de faire mourir d'autres hommes, de prendre cela sur eux et de dormir après.

P'RIDA, le baisant au front.

Mon ami !

HERMANX.

Quand j'ai revu mon père, l'autre soir, il m'a dit ces seuls mots qu'il m'avait déjà dits le jour où il m'a remis ses pouvoirs : « Mon fils , que Dieu vous donne la foi! » Hélas! j'ai déchiré le voile d'illusions que les souverains ont devant les yeux. Ce qu'ont fait mes ancêtres et ce dont on les glorifie m'a souvent rempli de doute et d'épouvante... La foi dont a vécu mon père, je ne l'ai jamais eue; et celle dont j'aurais voulu vivre, je crains à présent de ne plus l'avoir.

FRIDA. lo caressant.

Je vous aime.

MER MANN

Et moi, Frida, je ne vis plus que par vous. Ces angoisses même, dont je vous fais le pitoyable aveu, elles me viennent un peu de vous. Vous seule pouvez les apaiser... Aie bien pitié de moi! Oli! la voix... les yeux... ta bouche!... la douceur de caresser les cheveux, de reposer contre ta poitrine, de le sentir à moi, toute à moi, n'est-ce pas?

FRIDA, effravèe.

Hermann!

HERMANN

Ne vois-tu pas que j'ai besoin de ton baiser cl qu'il

Page 1