I.EVEAU
Ah! oui, votre monde!...
LA MARQUISE, continuant.
Un divorce n'est pas chose si facilement admise que dans le vôtre, ni si légère à porter pour une femme que pour un homme. Je ferais donc pour vous beaucoup plus que vous pour moi, et je reconnaîtrais par le plus déraisonnable et le plus désastreux des sacrifices un sacrifice qui vous a été facile à vous et qu'au surplus je ne vous avais pas demandé. Et tout cela sans nécessité. Car n'ai-je pas d'autre moyen de vous rendre ce que je vous dois, de vous prouver la fidélité de ma reconnaissance et de mon affection"? Je vous reste parfaitement dévouée, et plus que jamais. Je sens très bien que j'ai une dette envers vous, et je ferai tout pour l'acquitter, mon ami, j'entends tout ce qui ne ruine pas ma situation dans le monde sans nul profit pour la vôtre, tout ce qui ne me déshonore et ne me perd pas...
LEVEAU
Oui, tout ce qui vous laisse marquise de Grèges... Jetez donc le masque, menteuse! Vous m'avez dit que
vous m'aimiez : ce n'était pas vrai ! Vous m'avez dit que vous étiez jalouse de ma femme : ce n'était pas vrai! Et comme j'étais jaloux de votre mari, — oh! moi, bien sincèrement, — vous m'avez dit que vous étiez pour lui comme une étrangère. Ce n'était pas vrai! Pourquoi m'avoir dit tout cela? Dans quel intérêt? Si vous ne m'aviez pas menti, vous en aurais-je moins aimée? Aurais-je moins été à vous? Mais non : vous aviez besoin de prendre et de détruire. Oh ! je ne vaux pas grandchose; mais je ne mens jamais pour le plaisir et je ne prends pas pour prendre. Vous, tout intelligente et supérieurement civilisée que vous êtes... enfin, je vous vois à nu, je reconnais en vous la plus haïssable variété de l'animal féminin, la petite créature aux mains rapaces, qui s'adore elle-même, qui par instinct tire tout à elle et qui, par la plus stérile vanité et parce que tout lui semble une proie et une parure qui lui est due, veut s'asservir tout ce qui l'approche et gùche les cœurs comme elle gâche les chiffons!
LA MARQUISE
Voilà de fort belles phrases, mon ami.
LEVEAU
^■ ous verrez tout à l'heure si ce sont des phrases !
LA MARQUISE
Des menaces après les injures? Ah! je me révolte à la fin! Que me reprochez-vous? Si vous m'avez aimée au point d'être aveugle et stupide, est-ce ma faute? Vous y ai-je forcé? Si vous avez fait à cause de moi des choses qui allaient contre vos intérêts (encore qu'en savions-nous?) c'est apparemment que vous mettiez au-dessus de ces intérêts mon contentement à moi, le remerciement de mon regard, de mon sourire, de mes caresses. Vous n'étiez donc pas dupe, quoi que vous disiez. Je n'ai jamais eu besoin de tromper per-